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Y a-t-il de la conscience dans toute matière ? Le panpsychisme dit oui

Dans « Une brève introduction à la conscience. Réflexion sur le soi, le libre arbitre et l'expérience du monde », Quanto éditeur, Annaka Harris explore les contours de cette hypothèse qui identifie conscience et Univers et dont la plausibilité ne fait que croître.

Annaka Harris

Annaka Harris

L’Américaine Annaka Harris, consultante pour divers magazines scientifique et spécialisée en neurosciences et en physique, explore les théories et les découvertes scientifiques les plus récentes qui tentent de percer le mystère de la conscience. Mystère que le philosophe australien David Chalmers avait qualifié de « problème difficile » : la conscience est-elle une illusion ou, au contraire, une propriété constitutive de la matière ?

Quelle est la nature du « ressenti » ? Les animaux, les plantes, les bactéries même sont pourvus de capacités de réaction qui peuvent nous faire penser qu’ils se sentent agressés ou attirés par des éléments extérieurs. Ont-ils pour autant « conscience » de ces sensations ? Ont-ils vraiment des sentiments (d’horreur, de bonheur, etc.) ?

Revoir notre conception du libre arbitre

Une brève introduction à la conscience

Une brève introduction à la conscience

Ces questions, qui rejoignent les vieilles interrogations sur les rapports entre l’esprit et la matière, l’âme et le corps, sont investiguées à nouveaux frais notamment par les neuroscientifiques. Ceux-ci nous invitent à revoir notre conception commune de ce que nous appelons conscience, libre arbitre ou volonté.

En effet, alors que nous croyons vivre le moment présent, nous captons en réalité des signaux envoyés à notre cerveau, à des vitesses différentes, par nos organes sensoriels : « Ce n’est que légèrement après leur survenue que nous percevons consciemment les événements physiques se produisant dans le monde qui nous entoure ». Nous sommes toujours en décalage, en retard, par rapport à ce qui se passe. À tel point qu’un acte que nous croyons de notre volonté a en fait été enclenché dans/par notre corps avant même que nous en ayons conscience !

Pas de limite claire entre conscient et inconscient

En outre, « nous ne parvenons pas à trouver de preuve extérieure fiable de la conscience [et pour cause, puisque c’est une expérience exclusivement subjective, ndlr], et nous ne pouvons pas non plus identifier de façon concluante une fonction spécifique qu’elle remplirait ». Ceci nous empêche de fixer une « limite claire » entre le conscient et le non-conscient, de « distinguer les ensembles d’atomes conscients dans l’Univers de ceux qui ne le sont pas ».

Est-il possible de dépasser l’idée, intellectuellement frustrante, que l’esprit est une propriété, mystérieuse et toujours insaisissable, de la matière ? Cette hypothèse est très répandue chez les scientifiques en raison des principes matérialistes qui animent la plupart d’entre eux.

L’auteure de ce petit livre fait le point sur ces débats. Il aborde de front l’hypothèse émergente, potentiellement explosive, du panpsychisme, selon lequel toute matière comporterait un élément ou une forme de conscience. 

La conscience comme « qualité universelle des choses physiques »

Cette hypothèse, déjà perceptible sous forme d’ébauche chez Spinoza ou Leibniz, connaît aujourd’hui un intérêt croissant. Soutenue par des philosophes comme Philip Goff, David Skrbina ou Galen Strawson, cette vision est vivement controversée mais ne cesse de croître son audience.

Galen Strawson

Galen Strawson est un philosophe analytique britannique dont les principaux travaux portent sur la philosophie de l'esprit.

Pour Strawson, par exemple, tous les phénomènes physiques étant des « formes d’énergie », le « panpsychisme est simplement une hypothèse au sujet de la nature ultime de cette énergie ». Et il précise : « La physique n’est pas affectée par cette hypothèse. Tout ce qui est vrai dans le domaine de la physique demeure vrai ».

Mais affirmer que la conscience puisse être autre chose qu’une production du cerveau provoque beaucoup de réticences, voire de mépris. Les accusations d’anti-science ou de mysticisme sont vite dégainées.

Pourtant, les arguments en faveur du panpsychisme sont nombreux si on l’aborde comme une « qualité universelle des choses physiques », comme une propriété de toute matière comme l’est la masse ou la charge électrique. À bien y réfléchir, la matière est encore elle-même bien mystérieuse. Et même, pourrait être plus mystérieuse encore que notre conscience puisque celle-ci nous est on ne peut plus familière.
De même, il faudrait distinguer avec plus de précision, esprit, mental, conscience, libre arbitre, volonté, etc. Le flou entretenu entre tous ces termes devra être dissipé, et d’abord au sein même de la communauté scientifique.

« Le monde est dans ma tête ; mon corps est dans le monde »

Paul Auster, by David Shankbone.

Paul Auster, by David Shankbone.

Quoiqu’il en soit, le problème difficile du rapport entre esprit et matière doit tenir compte d’une propriété extraordinaire de la conscience : elle provient de la matière qu’en même temps elle englobe et constitue. « Le monde est dans ma tête ; mon corps est dans le monde », s’étonne l’écrivain américain Paul Auster. Plus précisément encore, il faudrait dire : « Le monde est dans ma tête ; mon corps est dans le monde qui est dans ma tête ».

En effet, sur le plan cognitif, ou phénoménologiquement parlant, tout est toujours dans ma tête, que ce soit un objet extérieur (une pomme) ou un objet intérieur (une pensée). Que la pomme soit la pomme que je vois (c’est son image en moi qui me fait penser qu’elle est devant moi) ou celle à laquelle je pense.

Je (S = sujet) et moi (O = objet) sont identiques, forment une unité : ma conscience. Ma conscience est donc toujours essentiellement duelle, partagée entre la lumière qui éclaire l’objet (qu’il soit intérieur ou extérieur) et la lumière qui contient l’objet.

Et le problème est particulièrement déroutant quand je me pense. Quand je suis à moi-même objet visé par ma conscience. Car alors je et moi sont identiques tout en étant irréductiblement différents.

Étendant cette constatation, que chacun peut faire, à tout le problème de la connaissance, nous pouvons dire que l’objet et le sujet sont à la fois identiques et absolument différents. Que l’esprit et la matière sont à la fois identiques et absolument différents.

Dans la conscience, la matière et l’esprit sont de même nature (de la nature du sens produit par le je). Ainsi, comme nous ne pouvons jamais échapper à notre conscience (sauf à disparaître dans l’inconscience, le sommeil, etc.), nous pouvons tout aussi bien dire que, pour nous (et non « en soi »), la matière et l’esprit sont de même nature.

« Spiritus insertus atomis »

Spinoza

Spinoza

Là réside le nœud de l’énigme et, en définitive, sans doute, celui de notre liberté foncière. C’est pourquoi il est impossible de trancher scientifiquement si tout est seulement matière (dont l’esprit serait un simple sous-produit) ou si tout est dans notre esprit, comme l’affirmait le philosophe irlandais Berkeley. Ou les deux à la fois, comme le disait Spinoza (Deus sive Natura, Dieu, autrement dit la Nature).

Selon la position choisie (et là seulement résiderait notre libre arbitre), la matière sera la réalité et l’esprit (ou la conscience) l’illusion, ou l’inverse. Le panpsychisme propose de réunir les deux, comme le faisait le philosophe grec Démocrite pour qui « spiritus insertus atomis », l’esprit est inséré dans les atomes. Et Démocrite était matérialiste.

Mais la conscience possède en outre une caractéristique prodigieuse qui lui octroie un statut réellement exceptionnel parmi tous les objets offerts à notre sagacité. Elle est la seule chose dont nous faisons directement et avant toute chose l’expérience. Comme le cogito ergo sum de Descartes nous le démontre, elle est la première et la seule certitude absolue que nous pouvons former dans notre esprit.

Accepter le panpsychisme ?

L’existence du monde vu objectivement n’est pas un constat, une expérience, mais une déduction. L’objectivité absolue, c’est-à-dire abstraction faite de la subjectivité, est impossible puisque, sans une conscience qui le porte ou l’éclaire, aucun objet ne peut être évoqué. De toute évidence, sans un sujet qui le nomme, le moindre objet, ou l’Univers tout entier, ne peut qu’être supposé ou déduit ; jamais être dit exister absolument. C’est une absurdité de prétendre que je fais l’expérience de l’objectivité. En effet, je me pose forcément en sujet face à tout objet et ne puis m’abstraire, faire disparaître le sujet que je suis, sans éliminer immédiatement la représentation de l’objet dont je parle. Et sans sa représentation, l’objet n’est au mieux qu’une probabilité, non une certitude du même niveau que celle apportée par la conscience.

D’où la primauté de la conscience en toutes choses.

À ce titre-là au moins, le panpsychisme est épistémologiquement justifié, comme nécessité de toujours tenir compte d’un aspect proprement spirituel dans tout objet de connaissance. Comme l’écrit Mme Harris, si nous découvrions « que la conscience est constitutive de la matière […], la conscience serait alors, par définition, associée à toute mesure ».

Mais, pour pouvoir accepter pleinement le panpsychisme, il faudrait encore préciser l’articulation entre la conscience et l’esprit.

Mais c’est un… sujet qui mériterait un autre développement.

Je propose de réserver le mot « penser » à l’espèce humaine (1/2)

Un long échange sur Facebook, fin 2017, s’est instauré suite à ma contestation d’utiliser le mot penser tant pour les plantes que pour les animaux et sur ma proposition de le réserver à l’activité du penser réfléchi humain. Voici, dans un premier temps, l’exposé de ma vision du penser humain.

Décembre 2017 : le mensuel Sciences & Vie affiche en titre choc sur sa une : « Elles pensent ! – Révélations sur l’intelligence des plantes ». Selon moi, ce type d’affirmation provient d’une vision naïve, anthropomorphique, du monde et entretient une confusion néfaste entre différents termes qu’il est pourtant absolument nécessaire de distinguer.

Après la parution de ce numéro de Sciences & Vie, des discussions ont eu cours sur Facebook. J’ai participé à l’une d’elles et j’en ai lancé une à mon tour.

Le sujet, de toute évidence, est sensible. Les échanges, de ce fait, ont été parfois vifs.

La première discussion, dans laquelle des mélanges de significations et de termes ne pouvaient que conduire à la confusion et à l’incompréhension, m’a conduit à proposer une définition personnelle du « penser » qui fut le point de départ de la seconde discussion.

Je vais tenter d’expliquer pourquoi je réserve la faculté de penser à l’espèce humaine (quand elle s’en donne la peine, ce qui signifie que « penser » n’est pas une activité automatique). J’expose sur quoi cette définition est fondée et pourquoi elle est nécessaire dès lors qu’on aborde la question de nos rapports avec la plante, l’animal ou la nature (le vivant en général).

L’intelligence est partout dans le vivant qu’elle anime (homme, plante ou animal). Mais seulement chez l’homme elle peut être consciente d’elle-même, devenant du même coup conscience au sens le plus fort du terme. D’où cette spécificité, voire cette essence, du « penser ». Penser, c’est la conscience qui, faisant retour sur elle-même, oriente son propre flux.

La confusion, fréquemment faite, entre penser et être doué d’intelligence provient de l’oubli de cette particularité humaine.

Je restitue ici l’essentiel des dialogues que j’ai eu le plaisir de mener avec plusieurs internautes (dont j’ai changé les noms). Les textes ont été parfois réduits ou remaniés pour le confort de lecture.

Victor.- Extraordinaire avancée dans la connaissance des plantes, décrite dans le numéro de "Science et Vie" de décembre. Les Plantes pensent, sans cerveau, avec leurs cellules connectées de façon collective, décident ou non de germer selon des perceptions du temps sophistiquées. Elles ont une mémoire, peuvent apprendre, mais oui, mais oui (elles réalisent en quelque sorte si on essaye de les duper - il y a une très belle expérience décrite chez l'arabette, je crois) et prennent des décisions.

J-L.- Affirmer : « Les plantes pensent » me paraît être un abus de langage et peut conduire à embrouiller les esprits.
L’intelligence est partout dans le vivant qu’elle anime (homme, plante ou animal). Mais seulement chez l’homme elle peut être consciente d’elle-même, devenant du même coup pleine conscience. D’où cette spécificité, voire cette essence, du « penser ». Penser c’est l’esprit qui, faisant retour sur lui-même, oriente son propre flux.

La confusion, fréquemment faite, entre penser et être doué d’intelligence provient de l’oubli de cette particularité humaine.

Selon moi, Sciences & Vie, et à sa suite beaucoup de gens, confondent pensée et intelligence à l’œuvre dans tout le vivant, et notamment par le fait de l’homéostasie.

Voici la définition que, philosophiquement parlant, j’ai été amené à élaborer tant à partir de mes recherches antérieures qu’à l’issue de mes échanges sur les réseaux sociaux :

« Penser est l’activité libre de l’esprit qui élabore des représentations à partir de lui-même et des sensations du corps qui l’abrite. Cette activité permet à un être vivant d’apprécier, d’interpréter le monde, de choisir des pensées de façon illimitée, d’adhérer à des valeurs (éthiques, morales, etc.) et de partager ses représentations grâce au langage articulé, tout en étant conscient de soi en tant que sujet autonome, ce qui en fait un propre de l’homme.

Cette activité se distingue des autres activités du cerveau (et de certains organes) qui, parallèlement et inconsciemment, captent et gèrent les innombrables signaux et informations provenant du corps et de l’environnement. Ces dernières activités sont le fait de l’homéostasie, ensemble de processus impliquant une intelligence impersonnelle et œuvrant, de la même façon pour tout le vivant, pour la survie de l’espèce et des individus. On peut observer cette homéostasie chez tous les organismes vivants (animaux, plantes, etc.), ce qui peut conduire à une confusion avec la première activité qui seule, pour les raisons évoquées ci-dessus, peut être qualifiée de "penser". »

De façon très synthétique, penser, c'est concevoir et formuler consciemment des abstractions signifiantes et partageables (idées, paroles, schémas, écrits, etc.).

Victor.- Pourrais-tu définir ce qu’un corbeau ne fait pas dans ta définition ?

J-L.- Le corbeau ne "pense" pas comme l'homme pense car il n'a pas la conscience réflexive. Il n'a pas la possibilité de maintenir une distance par rapport aux données fournies par son cerveau. Il ne peut choisir des pensées, ni se penser pensant.

Ses activités sont mues par son organisme tout entier, en direct, en relation avec son environnement.

Cette impossibilité de sélectionner une orientation mentale autre que celle imposée par son corps (cerveau + organes majeurs) fait qu'il n'a aucune responsabilité sur ce qu'il fait, comme nous le disons pour les tout-petits enfants, les inconscients et les fous.

Les deux différences majeures entre le penser de l'homme et celui des autres organismes vivants (qu'il faut donc absolument distinguer) sont la créativité illimitée (ou liberté) et la responsabilité morale/éthique impliquée par la conscience réflexive.

Notre présent échange est un exemple typique, par sa forme comme par son fond, de l’activité du penser. Peux-tu citer un animal, une plante, qui soit capable d’en saisir le sens et d’y participer ?

C'est pourquoi je dis qu’il vaudrait mieux réserver le terme "penser" à l'espèce humaine.

Certes, par son animalité (psychologie comprise), l’homme est semblable à bien des autres espèces vivantes.

Mais, par son esprit réflexif (conscience d’avoir conscience ; cf. le je + le moi) et sa liberté/créativité, il peut s'en abstraire et choisir soit de subir son animalité à l'instar des autres espèces (qui, elles, n'ont pas ce choix), soit de l'utiliser pour s'interroger, se construire un savoir, un croire, se perfectionner individuellement et s'épanouir avec et au sein de son espèce.

Je conteste fermement que le vivant ait une pensée consciente individuelle identique à celle des humains. Il est animé par des processus impliquant une intelligence (homéostasie ; voir aussi l’hypothèse Gaïa, système intelligent s’autorégulant et voué au développement de la Vie) : oui ! Ce n’est pas la même chose.

Cette homéostasie nous anime nous aussi : c’est en cela que nous sommes de même nature que tout le reste du vivant. Ni plus, ni moins. Je ne "disqualifie" donc rien ni personne !
Cela dit, j’affirme que seule l’espèce humaine dispose d’une pensée qui, pour être appelée pensée, doit comporter 4 éléments :
- être individuelle et focale (une)
- pouvoir être consciente d’elle-même (et non seulement de soi en tant que corps)
- pouvoir former des abstractions et des concepts et les articuler en langage
- être en même temps volonté, c-à-d capable de choix entre les valeurs (éthiques, morales), c-à-d encore être doté de responsabilité (ce dont les animaux ni les plantes ne sont dotés. C’est pourquoi il n’y a plus de tribunal pour animaux comme ils existaient au Moyen-Âge).

Ce choix au sens précis diffère du choix que l’on peut croire observer dans la nature ou dans n’importe quel produit de l’intelligence artificielle.

Je défends la spécificité de l’espèce humaine (tout en reconnaissant l'unité du vivant) même si beaucoup la dise « indéfendable ».

L'un de ces critères que je décèle (et il y en a d’autres !) est le "je réflexif" dont l'animal ni la plante ne sont dotés. C'est pourquoi, par exemple, l’animal ne s’est jamais révolté, ni individuellement, ni collectivement, pour éradiquer notre espèce - alors qu’il en aurait largement la justification et le pouvoir ! - en représailles de nos exactions à son égard. Il n’a pas notre ego et n’est pas indigné, scandalisé alors qu’on le torture et le massacre depuis des siècles ! Alors qu’on détruit à longueur de journées notre et leur habitacle.

Les choix que l’on attribue à tort aux animaux et/ou aux plantes sont les effets de processus impliquant une intelligence qui animent tout le vivant (dont nous, sauf que nous avons en plus la possibilité d'en avoir conscience). Nous pouvons agir en conséquence.

Il me semble important de voir si notre espèce est la seule ou non à avoir une conscience. Je constate en tout cas que les autres espèces n’ont pas d’ego comme nous (ego = je + moi).

Je n’en conclue nullement que l’espèce humaine soit supérieure !

Je dis seulement que nous seuls avons la responsabilité (du fait de notre conscience) de respecter et maintenir toutes les autres espèces en bon état. Aucune autre espèce n’a ni la possibilité ni le « devoir » de respecter ou de s’occuper du maintien de toutes les autres. Elles font ce qu’elles ont à faire et le font d’ailleurs justement mieux que nous, parce que, à la différence de nous, elles n’ont pas la possibilité de « choisir » (ce qui nous est réservé) de déroger aux lois naturelles.

> Suite et fin de l'article.

Le matérialisme se meurt, vive l’humanisme transcendantal !

Le matérialisme a été érigé insidieusement en norme politique. Il sert aujourd’hui de justificatif philosophique au libéralisme effréné. Avec des conséquences désastreuses pour l’homme et son environnement. Il doit laisser place à l’humanisme transcendantal, qui reconnaît la valeur spirituelle incommensurable de chaque individu.

"La Question", par JL ML.

Pourquoi le libéralisme, basé sur le concept de liberté, une valeur fondamentale de nos démocraties et du corpus des droits de l'homme, produit-il autant de souffrances et d’injustice ?

Pourquoi cette doctrine de philosophie politique finit-elle par enchainer les hommes, entraînant un esclavagisme insidieux (car il ne dit pas son nom) qui détruit les individus, les liens sociaux ainsi que les écosystèmes et jusqu’au climat ?

Essentiellement, parce qu’elle s’est édifiée, historiquement, contre l’État et son autorité jugée arbitraire.

Or, ce faisant, elle s’est coupée du Tout, d’un point de rassemblement pourtant nécessaire à l’harmonie générale. Elle a ainsi encouragé l’individualisme, l’égoïsme et la course au profit au détriment de l'humain.

Philosophiquement, le libéralisme a adopté le matérialisme, car c’était le moyen de s’accaparer les forces productives et de se soumettre les autorités politiques. Tout étant matière, tout n’étant que matière, ceux qui contrôlent cette matière sont les maîtres du monde. Quelles que soient les apparences et les régimes politiques.

Liberté et responsabilité

Le socialisme, né en réaction face à ces excès du libéralisme, n’a pas réussi à imposer un rééquilibrage des forces ni une juste prise en compte des besoins essentiels de tous. Pourquoi ? Parce qu’il a écarté lui aussi la transcendance, élément pourtant constitutif de la nature humaine, dimension irrépressible sauf à conduire au suicide, individuel ou collectif. Par peur face à l’insaisissable, à l’inconscient, aux réalités invisibles ? Par orgueil, croyant pouvoir tout maîtriser par la Raison ?

Quoiqu’il en soit, ce rejet, ce refoulement de la part transcendante qui anime chaque être humain, n’est aujourd’hui plus supportable !

Un nouvel humanisme est indispensable si l’humanité veut conserver son Habitacle et même simplement survivre. Un humanisme transcendantal, basé non plus sur la seule matière mais d’abord sur la conscience ; sur le respect de soi, des autres et de la nature ; sur la curiosité et le désir de savoir ; sur la liberté ET la responsabilité ; sur l’apprentissage joyeux de l’autonomie dans la fraternité.

Voilà le nouveau ferment qu’il faut pouvoir offrir à notre société morcelée, divisée, craintive, souvent naïve et manipulée. Elle pourra alors véritablement s’efforcer vers le bien, s’enthousiasmer pour l’intérêt général tout en s’engageant sur la voie de l’épanouissement individuel.

Chacun y trouvera son compte, y compris les entrepreneurs et autres bâtisseurs de fortune car ils auront l’assurance d’agir dans un contexte légitime, librement régulé et ne laissant plus personne sur le carreau.

Philosophie radicale (4) : Athée et croyant ont chacun raison, ou Dieu sans Dieu

La philosophie radicale, préalable à toute philosophie, justifie tant le croyant que l’agnostique ou l’athée. Parce qu’elle se base, non sur une croyance ni même un savoir, mais uniquement sur l’appréhension de la liberté qui forme l’essence du moi de tout homme qui pense.

AVERTISSEMENT

La nouvelle version de cette série de 5 articles,
réunie en un seul, est désormais présentée
sur academia.eu

Mal comprise, la philosophe radicale peut être accusée autant d’athéisme que de mysticisme.

Bien comprise, elle permet de comprendre, tout en affichant son originalité, les différentes positions philosophiques qui se sont exprimées au cours de l’Histoire de la pensée (et sur lesquels nous reviendrons ultérieurement). Elle ne peut être vraiment connue qu’en étant pratiquée. Ce qui interdit de fait son accès aux dogmatiques.

La question de Dieu, vite apparue comme incontournable dans tout cheminement réflexif, ne peut être évacuée d’un revers de la main. Car elle se confond avec celle du principe de causalité, de l’origine de l’Univers, de l’esprit et avec le pourquoi de l’homme et de l’Univers.

A sa façon, elle partage l’humanité entière entre ceux qui croient, ceux qui doutent ou s’en moquent et ceux qui affirment son inexistence.

Nous avons vu qu’en tant que penseur, je ne puis m’appuyer que sur une seule certitude absolue  : j’ai conscience d’avoir conscience  ; ma pensée est un fait/acte d’elle-même qui s’impose à elle.

Dans le moi (ego), il y a identité parfaite entre le je qui pense et le je qui est pensé. Cependant, cette identité est scindée en elle, étant composée du couple sujet et objet, je pensant et je pensé. Cette dualité interne à la pensée va « colorer », structurer toute connaissance que je peux élaborer, si bien que je ne peux pas percevoir l’unité. Et donc que mon identité foncière reste problématique.

Je me conçois nécessairement avec une fracture radicale permanente à l’intérieur même de mon penser.

Nous avons vu que cette unité, qui ne peut pas être vue de façon objective, doit cependant être supposée en principe agissant de la conscience pure (✴︎)  : la conscience est un point focal qui rayonne la lumière du sens (signification). « Je » est un rayon dont l’ampoule est le moi et l’ego la lampe. Il éclaire pour le moi toutes choses, intérieures et extérieures, dans leur diversité illimitée.

D’où vient la conscience  ?

La démarche scientifique est essentiellement fondée sur le principe que tout effet a une cause. Ce principe se retrouve également dans la démarche philosophique sous le nom de « raison suffisante ». La question que je dois me poser est donc  : d’où vient cette conscience  ? Quelle en est sa cause  ?

Nous avons vu que cette question n’est pas pertinente. En effet, la conscience est la source qui produit le sens. Avant que le sens n’apparaisse, il n’y a pas de sens. Cela semble une lapalissade mais c’est une évidence que très peu de gens perçoivent, tant nous sommes habitués à chercher une cause à tout effet. Et, pour nous, la cause est toujours préalable à l’effet. Or, en vérité, s’il n’y a pas d’effet s’il n’y a pas de cause, il n’y a pas non plus de cause s’il n’y a pas d’effet. Une cause toute seule, non suivie d’effet, ne peut être appelée cause.

Le phénomène « cause/effet » est un couple indissociable qui se manifeste comme un jaillissement soudain.

La conscience constitue un tel couple.

Ce fait, dûment constatable, fait du je un fait/acte sans cause préalable. Il faut nécessairement admettre cette absence de cause, de fondement autre qu’elle-même, si l’on veut accueillir la conscience dans ce qui fait de toute évidence sa spécificité  : spontanéité absolue, surgissement de lumière, pure émergence de sens produit par mon je pour mon moi.

C’est pourquoi le chapitre précédent conclut qu’un être humain est « à l’image de Dieu ». Je est (sic) à l’image de Dieu (philosophiquement parlant, dans l’idée d’un Être sans créateur)  : il n’est pas objet, créature, produit d’une force extérieure à lui. Il est lui-même jaillissement auto-produit et il génère tout ce qu’il se présente à lui-même  : pensée, sentiments, perceptions, etc.

C’est pourquoi la science, malgré la profusion des instruments qui sont aujourd’hui à sa disposition pour explorer les arcanes du cerveau (EEG, IRM, etc.), est toujours – et sera toujours – impuissante à objectiver le processus de fabrication de la pensée. Elle peut en observer de plus en plus finement les effets mais ne peut pas dire d’où elle vient  : le je est définitivement hors de portée de son investigation.

Réalité et apparence

On a bien à l’esprit que je parle ici du je premier sujet – et non du moi empirique. Car le moi empirique, psycho-physique, celui que l’hérédité et l’environnement ont forgé, lui est bien « objet », effet d'une cause, créature, produit d’une force extérieure à lui. Nous avons vu l’enjeu majeur que représente le lien entre le je et le moi (S = ✴︎ + O).

N’étant pas empirique, ce je peut aussi être qualifié de transcendantal (Kant, Husserl…).

Il faut bien distinguer les deux. Je est en amont ou au dessous de moi, il le précède logiquement dans son mouvement d’existence, bien qu’ils coexistent en permanence, n’apparaissent toujours qu’ensemble et ne forment qu’un d’une certaine façon.

C’est toute la subtilité qu’il s’agit de percevoir.

Anticipant les conséquences du notre premier principe (« je suis parce que je suis conscient »), nous pouvons déjà dire que notre ego, cette union du je et du moi, est la clé de notre compréhension de l’univers  : tout phénomène, y compris mon existence, est constitué à la fois d’être et d’apparence.

« Je » ressortit à l’être  ; « moi » à l’apparence. Mon ego est ainsi un composite d’être et d’existence, de réalité et d’illusion, d’éternité (nous démontrerons que l’être ne peut être qu’éternel) et de fugacité, de liberté et de déterminisme.

Et tout l’enjeu de la destinée humaine se joue dans ce va-et-vient entre le moi et le je. Comprendre cette articulation aide à mieux conduire sa vie, à faire des choix plus justes, c’est-à-dire plus en harmonie avec ce que nous sommes vraiment.

L’inconscient (freudien) « n’existe » pas

Cette particularité qu’a le je d’apparaître sans cause préalable peut être difficile à adopter pour beaucoup.

Certains diront  : « Vous oubliez l’inconscient  ! »

Nous avons dit de l’« inconscient » qu’il ne pouvait expliquer l’« avant » de la conscience. L’inconscient est un terme utilisé en psychanalyse, popularisé notamment par Freud, qui désigne l’ensemble des phénomènes physiologiques et psychiques qui échappent à la conscience du sujet, comme par exemple, ce centre de pulsions, en particulier sexuelles, que l’on nomme le « ça ».

L’inconscient aurait une vie propre qui déterminerait la plupart de nos actes.

Comme Jean-Paul Sartre, nous pensons que l’inconscient n’existe pas. En effet, croire en son existence, ce serait croire en un conscient-non conscient, ce qui est absurde car le conscient est toujours conscient de lui-même. C’est absurde si l’on pense que les deux, le conscient et l’inconscient, sont le même être.

S’ils ne sont pas le même être, ce serait croire qu’il y a en nous une sorte d’entité autre que nous-même, régie par ses propres lois, qui aurait les moyens d’influer sur nos comportements. Il y aurait donc deux centres de commandement, deux sujets en chaque sujet, ce qui est impensable, l'esprit ou la conscience étant indivisible.

C’est pourtant, malheureusement, une fausse croyance très répandue, qui conduit par exemple en l’existence en soi d’un démon. Les effets délétères de la discordance interne entre le je et le moi se dédouanent ainsi à moindre frais.

Une autre explication est tout à fait concevable  : l’inconscient nomme tout simplement l’ensemble formé par notre corps, notre cerveau et leurs différents processus physiologiques et nerveux qui agissent dans le présent, comme tout ce qui est vivant, en relation avec notre esprit conscient.

Hasard ou Dieu ?

L’inconscient, c’est la « matière » accumulée par notre moi, distingué du je. Le je oriente la conscience mais, étant lié au moi (par la sensibilité et l’histoire), il en reçoit (mais pas forcément « subit ») les influences.

Bien sûr, la plupart du temps, nous n’apercevons pas ces processus du moi, mais nous pouvons les ressentir, en observer les effets et comprendre leurs modalités d’action. Inconscient est alors synonyme d’inattention ou d’ignorance.

Cette question d’une cause à notre conscience est aussi mal posée dans le sens ou notre conscience, pas plus que notre moi d’ailleurs, n’est une « chose ».

Nous l’avons vu, le ✴︎ qu’il faut nécessairement supposer à l’origine de notre conscience, est pensée/acte. Plusieurs philosophes, pourtant cartésiens, ont reproché à l’auteur du cogito d’avoir réifié le moi, d’en avoir fait un objet concret opposé à l’étendue, rendant dès lors incompréhensible le lien entre esprit et matière.

Dès lors, la seule véritable alternative qui se pose est la même que pour l’origine de l’Univers  : la conscience, le je, est-elle le « fruit du hasard et de l’évolution », a-t-elle émergé « naturellement » en simple « produit » de la matière ou a-t-elle une origine divine, création volontaire d’un Dieu à partir de rien (ou de Lui-même)  ?

La question est posée à chacun d’entre nous.

La réponse ne s’imposera jamais de l’extérieur puisque c’est là précisément ce qui fait la spécificité de l’être humain  : à lui de choisir son destin.

Notre croyance oriente notre pensée

Je suis en permanence devant une sorte de croisée de chemins que je dois emprunter parce que la vie, le temps qui passe, me poussent en avant. Je le fais plus ou moins consciemment mais je le fais en liberté (voir chapitres précédents) et, donc, en responsabilité.

Je suis là au lieu où peuvent bifurquer les différentes conceptions philosophiques, selon chacun de mes choix.

Je choisis sans cesse mes pensées en fonction de ce que je crois et désire. C’est ce choix qui exprime ma vision du monde.

Ce n’est qu’ensuite que je vais tenter de le justifier par des raisonnements plus ou moins rigoureux selon mon caractère et mes intentions plus ou moins conscientes.

Nous ferons facilement apparaître cette vérité quand nous étudierons l’une après l’autre les grandes figures qui ont marqué l’Histoire de la pensée.

Le penseur qui ne veut pas d’un Dieu et ne voit partout que de la matière sera sceptique, matérialiste, empirique, « réaliste », etc.

Celui qui croit en l’existence d’un Dieu verra Celui-ci à l’origine et aux commandes de toutes choses.

Le troisième, enfin, continuera de s’interroger sans prendre partie, voyant dans chaque position des apories et des contradictions insurmontables.

Ce que l’on croit détermine le choix de nos pensées. C’est notre conviction qui préside à toute sélection d’une orientation philosophique, religieuse ou tout simplement de mode de vie.

Chacun a de bonnes raisons de croire en ce qu’il croit tant que la dualité, qui le constitue sans qu’il le sache, lui masque en fait son essentielle liberté. Son esprit étant producteur de sens, il ne peut faire autrement que de choisir une vision du monde, même s’il croit s’abstenir de le faire. Car il doit vivre, décider chaque jour de se lever ou non, de réfléchir ou non, d’aimer ou non, de travailler ou non, de manger ou non...

L’essence de la laïcité

Sachant cela, tout système de pensée, y compris scientifique, est, en son fond, affaire de conviction et de croyance. Nul donc ne peut se prévaloir de détenir la vérité concernant l’existence ou la non-existence de Dieu. Les combats philosophiques ou religieux sur cette question, bien qu’éventuellement instructifs, sont stériles.

Il existerait bien une façon d’accorder tout le monde, ce serait qu’un individu parvienne, par ses actes, à prouver l’existence de Dieu. En attendant la réalisation de cet « exploit », celle-ci ne peut qu’être une hypothèse, plus ou moins étayée. Seule l’existence de l’être peut être affirmée absolument  : puisqu’il y a quelque chose, au moins mon cogito, il y a toujours eu quelque chose puisque du néant, rien ne peut sortir. A moins de sortir du rationnel…

C’est cela l’essence de la laïcité telle qu’elle n’est malheureusement pas assez expliquée. Si l’on s’en tient à la réalité de la conscience et de son mode de fonctionnement, et tant que l’on n’a pas prouvé l’existence de Dieu (si tant est que cela soit possible et qu’on y parvienne un jour), la pensée commune ne peut avoir comme base partagée une quelconque religion, sinon celle de l’Être puisque la réalité de l’être s’impose à toute conscience. Reste la question de savoir ce qu’est l’Être. Nous y reviendrons.

A l’inverse, puisque que la raison est forcée de reconnaître la transcendance du je qui l’anime, le schisme radical qui déchire le moi, la dualité qui le constitue, le vide absolu qui masque son origine, elle (la raison) ne peut/doit pas refuser l’hypothèse de sa nature divine. Elle doit donc accepter l’évocation dans le débat public de la dimension religieuse ou au moins spirituelle de la nature humaine.

A chaque pays ou collectivité, selon son histoire et ses goûts, d’en déterminer les formes concrètes dans son organisation socioculturelle et politique. En aucun cas, rationnellement parlant, la laïcité ne se confond avec l’athéisme  ; en aucun cas, une religion particulière n’est fondée à s’imposer. En aucun cas, la laïcité ne peut bannir l’hypothèse d’une référence à « Dieu », quelle que soit la signification de ce concept.

Donc l’athée a raison parce que Dieu ne s’impose ni à nos sens, ni à notre intellect  ; le croyant a raison, parce que notre je émerge d’un néant que l’on peut sans être irrationnel assimiler à la pensée/acte d’un Esprit créateur  ; le sceptique raison car, sur le plan de la seule raison, l’existence de Dieu ne s’impose pas mais ne peut être non plus définitivement rejetée.

La philosophie radicale permet d’éclairer ainsi le concept de « liberté totale ». La philosophie s’arrête là où chacun, selon sa croyance, s’engage sur une voie ou une autre.

Cela dit, a-t-elle quelque chose à dire de plus sur la « nature de Dieu » (à supposer qu’Il existe) que ce que nous en avons dit, c’est-à-dire concept signifiant une Puissance créatrice elle-même incréée, Origine de tout  ?

> Article précédent (3) : Dans l’ego, le je et le moi, deux composants à comprendre et réconcilier

Philosophie radicale (2) : Qui suis-je ? Qui est je ?

Pour la philosophie radicale, la conscience est une. En tant que pure lumière, elle est le je. Quand elle est liée au corps ou quand elle est objet du je, elle est le moi. Comprendre le rapport entre le je, le moi et le monde permet de saisir la véritable nature du sujet.

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Je m’interroge.

Mais qui est ce moi (ce m’) dont j’attends réponse  ? Qui se pose la question  ? Plus encore, qui peut y répondre de façon claire  ?

La philosophie radicale, c’est la philosophie avant la philosophie, avant toute philosophie, écrivais-je dans le chapitre 1. A l’origine de tout savoir, de toute pensée, il y a, en soi, ce rayon de lumière projeté sur les choses et les idées qu’on appelle conscience.

Nous avons le témoignage sensible et certain de cette conscience grâce aux représentations (voir chapitre précédent) qu’elle nous permet de former  : idées, émotions, désirs, sensations, bref, toutes formes de perceptions que nous savons vivre dans notre esprit.

Dans ce chapitre 2, j’invite le lecteur à faire l’expérience de cette conscience en tâchant de la détacher de tout objet qu’elle éclaire (choses ou idées), ce qui nous permettra d’accéder à la « pure » conscience.

L’exercice est difficile. Très peu y parviennent tant la conscience, en nous, est liée, attachée, unie aux objets qu’elle rencontre sur son chemin de lumière.

Je vois la pomme devant moi ou je pense à une pomme. Pour moi, l’objet ou la pensée « pomme » est objectif. Je peux décrire sa forme, sa couleur  ; je peux la humer (ou me rappeler son odeur), la croquer (ou me rappeler sa saveur), la dessiner, etc. Bref, je peux tout entreprendre sur et à propos de cet objet. Mais j’oublie toujours que s’il y a une pomme devant moi, c’est parce que ma conscience l’éclaire  ! C’est parce que « je » la voit (sic).

Jamais objet, toujours sujet

Cela, tout le monde peut facilement le reconnaître. Mais si j’enlève la pomme, que reste-t-il  ?

 ? ? ?

Vous allez peut-être me dire  : le je dont nous venons de faire état. Mais ce je-là n’est pas encore la pure conscience puisque qu’il est, déjà, « objet » de ma conscience qui le voit, qui en a une représentation et qui en parle ici  ! Comme si mon je (qui voyait la pomme) avait fait un saut en amont pour pouvoir « se voir », pour voir le je sans la pomme.

C’est pourquoi j’ai écrit juste au dessus [C’est parce que] « je » entre guillemets et « voit » à la troisième et non à la première personne.

Nous voyons bien qu’à ce jeu-là, nous pouvons régresser à l’infini. Nous sommes toujours obligés de supposer au préalable de toute perception, de toute description, une conscience qui opère.

Il est impossible d’observer la conscience observant la conscience sans détruire immédiatement et absolument, par ce fait même, son caractère de sujet.

Le je ne peut se regarder lui-même sans se dire « il », « tu », « me » ou « moi », pas plus que l’œil ne peut se voir lui-même (sinon dans un miroir, mais alors il n’est plus celui qui voit mais celui qui est vu, reflet).

D’où la distinction que je fais dans le chapô (résumé introductif) de cet article entre le je et le moi.

Le je est ce qui voit.

S’il se regarde, il ne se voit plus comme sujet. D’où l’expression  : je ME vois, « me » étant alors non plus sujet mais complément d’objet direct. Ou « prédicat » selon la nouvelle formulation grammaticale officielle.

Ne pouvant se voir lui-même que sous l’aspect objet, que devient le je sujet  ?

Échappant à l’observation, à l’objectivation, il ne peut pas être analysé de l’extérieur de lui-même. Il n’est donc toujours que sujet  !

C’est là, disons-le en passant, ce qui fait la caractéristique essentielle de l’être humain. Nous y reviendrons plus loin.

En attendant, relevons une première conséquence MAJEURE de ce constat  : nous ne pouvons pas observer cette émergence de lumière, mais nous DEVONS la supposer comme étant à l’origine en permanence de tout ce dont notre esprit prend conscience.

Intuition intellectuelle

Johann Gottlieb Fichte (1762-1814).

Cette expérience d’une réalité intérieure, de l’apparition de notre conscience, cette expérience dont dépend toute connaissance, qu’elle soit subjective ou objective, un philosophe allemand, Fichte, en a fait le cœur de sa philosophie. Il l’a nommée intuition intellectuelle. « Intuition », parce qu’il s’agit de constater ce phénomène, « intellectuelle » parce que ce phénomène n’est constatable nulle part ailleurs que par notre esprit.

L’intuition intellectuelle est ce qui donne du sens à l’expression  : je vois je (et non  : je me vois), dans laquelle sujet et prédicat sont identiques sans se confondre.

Descartes, avec son « je pense donc je suis » l’avait approchée de très près, bouleversant à jamais tant la réflexion philosophique que l’élaboration des sciences naturelles.

Kant avait réservé ce concept d’intuition intellectuelle au domaine moral, religieux (« pratique ») et l’avait dénoncé comme exaltation ou délire  (« schwärmerei ») quand il est appliqué au savoir objectif, scientifique (« théorique »).

Emmanuel Kant (1724-1804).

Pour lui, prétendre voir la Réalité au delà des apparences (des phénomènes) est de la folie. De même, prétendre « observer » Dieu relève de la divagation ou de la frénésie mystique.

De son côté, Fichte, affirmant mieux comprendre Kant que lui-même, avait érigé l’intuition intellectuelle (avec un sens proche mais différent) en premier principe absolu de tout savoir (théorique et pratique, scientifique et moral ou éthique). C’est ainsi qu’il justifia l’unité des trois Critiques kantiennes (« de la raison pure », « de la faculté de juger » et « de la raison pratique »), unité que Kant avait affirmée mais sans avoir pu l’établir formellement.

A l’origine du moi

Derrière cette difficile démarche philosophique, il y a une affirmation de grande portée  : le sujet et l’objet, et aussi donc l’esprit de l’homme et son corps (et l’univers) constituent un ensemble unifié et doté de sens, et non deux mondes hétérogènes séparés par un fossé, un mystère insondable. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

L’expérience intime, j’insiste sur le mot expérience, qui constitue le cœur de la démarche fichtéenne et celle de la philosophie radicale, est donc la vision intellectuelle (et non sensible) de la nature de ma conscience. Et, par déduction, de toute conscience.

Cette vision, toute vision, c’est facile à remarquer, est absolument individuelle. Personne ne peut voir à la place d’un autre. Nul ne fonctionne avec les conditions physiques ou psychologiques de tout autre.

C’est pourquoi le savoir de soi philosophique, c-à-d au delà de son aspect purement psychologique, qui en découle est absolument unique.

Il ne peut être qu’expérimenté, non démontré.

Cependant, s’il ne peut être démontré extérieurement, il peut recevoir une justification rationnelle, philosophique  ; il accepte des explications logiques. Susceptible d’être indiqué, évoqué, partagé par des mots ou des images, il peut en effet être inséré dans une suite cohérente, logique, d’arguments.

Chacun de nous est donc seul, absolument seul, en son for intérieur face à la réalité interne ou externe qu’il peut explorer et qu’il interprète nécessairement selon son désir, ses possibilités, sa propre vision du monde. C’est pourquoi il y a quasiment autant de philosophies, si on creuse leurs contenus, que d’êtres humains. C’est pourquoi, également, il a été impossible de concevoir UNE philosophie acceptable par tous.

Si la philosophie radicale expose le principe unique de toute conscience, elle ne propose pas un système de pensée universel, tout fait, que chacun pourrait étudier, rejeter ou adopter. Elle explore le sens que l’on peut donner à ce moment primitif, à la fois singulier et universel (nous en reparlerons), d’où sourd toute conscience et qui préside à la naissance du moi – et à l'apparition du je.

Nous l’avons vu, le je est toujours en amont – épistémologiquement parlant – du moi, conditionnant ainsi son existence. Il constitue en quelque sorte… le vif du sujet. Il est la vie dans le cœur et l’esprit de l’homme.

Je et moi

René Descartes (1596-1650).

Voyons maintenant comment nous pouvons mieux distinguer le je et le moi. Comprendre l’articulation entre ces deux concepts nous permettra d’apporter une réponse consistante à la question du rapport entre objectivité et subjectivité, entre esprit et matière, entre âme et corps. Rapports qu’un certain nombre de penseurs ont renoncé à explorer tant le mystère leur parut grand et les apories insurmontables.

Depuis Descartes, en effet, qui avait bien distingué et rendus incompatibles la pensée et l’étendue (caractéristique de tout objet matériel), les thèses se sont affrontées entre les tenants de la matière (tout vient d’elle, y compris l’esprit qui n’en est qu’une « sécrétion ») et les partisans du spirituel (tout vient de lui et la matière n’en est qu’une forme phénoménale).

L’opposition entre ces deux conceptions est apparemment irrémissible. Et ceux qui ont tenté de les concilier, comme Spinoza par exemple, ou la pensée indienne, les ont en fait fondu l’une dans l’autre. L’une annihilant l’autre.

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770 –1831).

Comment à la fois conserver et dépasser l’une et l’autre de ces thèses  ? Hegel, prolongeant les travaux de Fichte, a conduit sa dialectique ternaire en vue de concilier les inconciliables. Il chérissait particulièrement le verbe « aufheben » dont le double sens de maintenir et de supprimer lui paraissait le summum du travail spéculatif.

Cette notion est effectivement extrêmement féconde. Pour la faire comprendre, Hegel donnait l’exemple du bourgeon qui devient fleur qui devient germe, etc. Aufheben est donc un mouvement et non un état statique qui l’opposerait à un autre état statique. La vie est marche en avant, rien ne peut être conservé définitivement. Toute chose n’est qu’un « moment », autre mot-clé du vocabulaire hégélien, dans le cours de l’Histoire. Et quand nous sommes confrontés à des oppositions apparemment irréductibles, nous pouvons nous avancer si nous ne figeons pas nos idées et nos perceptions dans du marbre.

Chaque pensée, chaque chose, sont à considérer comme réelles, certes, mais aussi évolutives, modulables, non absolues en tout cas.

Matière et esprit

Ce préambule va nous permettre de saisir la synthèse que Fichte nous propose tout au long de sa Doctrine de la science en pas moins de dix-huit ouvrages rédigés autour de la même idée  !

« Le je ne peut se regarder lui-même sans se dire il, tu, me ou moi », écrivais-je plus haut.

Mais si nous voulons être exact, nous devons ajouter « tout en restant toujours unique ».

Le constat de cette dualité interne dans l’unité de la conscience est, après l’intuition intellectuelle (le je), le deuxième temps la philosophie radicale  : au je principiel, sujet, est opposé un objet. Soit pas de S sans O  ; soit encore  : le couple indissociable SO.

Cet objet (O) représenté dans la conscience peut être de deux natures  :

- produit par l’extérieur (la pomme de notre exemple)  ;

- produit de l’intérieur (la sensation, l’émotion, l’idée, le moi ou le je objectivé par lui-même (me), etc.)

Dans les deux cas, et dans chaque représentation, tout est de toute façon produit par le je.

Dans le premier cas, l’occasion de cette production est extérieure à la conscience (la pomme).

Dans le deuxième cas, l’occasion est intérieure à la conscience.

Mais, au sein même de cette unité, un schisme est effectué qui oppose le je, source radicale (S), et le je objet (O) du je (le moi, comme dans  : je m’interroge).

Dans cette configuration, le sujet S et l’objet O ne font qu’un (je = je) – tout en étant distingués absolument l’un de l’autre (moi = SO  ; je sujet + je objet).

Donc, si nous observons bien, dans les deux cas, notre moi est divisé entre sujet et objet, toujours. Et si, dans le deuxième cas, l’objet est en même temps le sujet, il ne se confond pas totalement avec lui.

Conclusion, que l’objet soit occasionné par un objet matière à l’extérieur de la conscience ou qu’il soit occasionné par le sujet à l’intérieur de la conscience, il est toujours à l’intérieur de la conscience et fait toujours face au je de la conscience.

Donc, pour un objet matériel comme pour un objet intellectuel ou spirituel (pensée, sensation, etc.), le schéma est identique.

Donc, dans la conscience, la matière et l’esprit sont de même nature  ! De la nature du sens produit par le je.

Et comme nous ne pouvons jamais échapper à notre conscience (sauf à disparaître dans l’inconscience, le sommeil, etc.), nous pouvons tout aussi bien dire que, pour nous (et non « en soi »), la matière et l’esprit sont de même nature.

Ce constat que nous sommes rationnellement obligés de faire, constat extraordinaire si on y réfléchit vraiment, entraîne des conséquences très importantes, aussi bien en matière de savoir qu’en terme d’action.

« Je » n’est pas moi

Maintenant, revenons à cette distinction entre le je et le moi. Nous avons vu que le je est cet acte qui fait que je suis conscient de moi, que je peux dire  : je suis, etc. Il est au cœur de mon existence et de ma singularité. C’est grâce à lui que puis penser, aimer, sentir, jouir, pleurer, apprécier le monde, les autres… C’est lui qui me permet de faire des choix, de vivre selon mes aspirations, de construire mon projet personnel.

Bref, c’est – après le simple fait d’habiter dans un monde avec mon corps – mon bien le plus précieux  !

Et pourtant, tout en étant le cœur de ma conscience, ce je n’est pas moi.

En effet, il est insaisissable. Il me dépasse sans cesse. Si je tente de le saisir, il me fuit  !

J’ai conscience (1).

Je pense alors à ma conscience d’avoir conscience (2).

Ce je qui fait cette opération (2) n’est déjà plus le même que celui de (1)  : sorti de (1), il est remonté d’un cran pour s’établir en (2).

Et ainsi de suite jusqu’à l’infini si je continue le processus.

Nous l'avons vu plus haut : le je-sujet devient je-objet pour un je-sujet nouvellement apparu et toujours déjà là. Je devient (sic) me (moi) comme dans : je m'interroge.

Conclusion  : je ne peux jamais voir mon je-sujet alors que je suis évidemment obligé de le présupposer en permanence comme lumière de ma conscience  !

D’une certaine façon, il n’est pas vraiment moi, puisqu’il me vient je ne sais d’où et qu’il m’échappe, bien que lui doive tout ce qui fait mon être conscient.

Et si le je m’échappe ainsi, ce n’est pas parce qu’il serait inconscient ni subconscient, ni quoi que soit d’autre, mais c’est parce que le je n’est toujours que ACTE et sujet  ! Avant qu’il apparaisse, et après sa disparition, il n’existe pas, sinon en tant que Je universel, comme nous le verrons plus loin.

Il nous est impossible de lui trouver un antécédent ou une cause, ou quoi que ce soit qui puisse être supposé à son origine. Impossible, non pas parce que notre connaissance du je (ou de la conscience, le je étant la conscience en tant qu’elle est liée à notre corps, la conscience étant la lumière projetée par le je) non parce que cette conscience serait encore trop parcellaire, mais parce que, essentiellement, par définition même, la conscience ne peut être expliquée, ÉTANT CE QUI EXPLIQUE.

C’est pourquoi donner une origine matérielle à la conscience est absurde.

Le « je » est inattaquable

Le je est l’acte qui fait émerger le sens que le moi accueille en lui. Il est la lumière qui éclaire tout, chaque « chose » à l’intérieur comme à l’extérieur du moi. Inexpliqué par la science, le je est ce qui la permet, l’élabore, la conçoit, l'explique.

Pratiquement toujours confondu avec le moi qui est, lui, multiplement déterminé, le est totalement libre, ce qui lui permet de construire originairement le « destin » de la personne qui l’héberge.

La bonne nouvelle, c’est donc que le je est ouverture illimitée sur l’esprit par l'esprit. Rien ne le détermine, étant préalable à toute perception, étant lui-même sans préalable. Il est intouchable de l’extérieur puisque nul ne peut le voir ni le saisir. Il est même intouchable de l’intérieur puisqu’il ne peut pas être « objet ».

De l’intérieur, le seul pouvoir sur lui est lui-même. La seule chose qu’il puisse faire par rapport à lui est de s’orienter lui-même à sa guise, d’éclairer tel ou tel aspect de son choix. C’est lui qui conduit, toujours.

De même, aucun objet extérieur à lui ne peut l’atteindre puisque, de nature immatérielle, il ne réside que dans l’esprit. Il est donc en quelque sorte « protégé » de toute agression quelle qu’elle soit, qu’elle soit physique, intellectuelle ou morale. Il ne souffre pas et rayonne sans cesse. Il ne peut être « capté » ni assujetti par autrui.

Si l’on m’a bien suivi jusqu’ici, on aura compris que je parle bien ici du je et non du moi. Le moi, lui, est sujet aux agressions, il peut être atteint de mille façons.

« Je » désigne ce miracle de la conscience qui se sait elle-même, que la science n’explique pas. Le « je », c’est cette instance éclairante décisionnelle unique dont est dotée la seule personne humaine. C’est ce qui fait sa liberté, sa dignité, sa responsabilité. Comme nul autre être sur cette Terre.

Mais le « je » n’est pas le « moi » (l’ego). Il est en amont du moi, l’habite et l’irrigue, mais se distingue de lui car il est, pour le moi, source d’apparition de toute perception et de toute signification.

« Un en tous  ; tous en un »

Le moi, c’est tout ce dont j’ai conscience d’être et de sentir  : mon hérédité, mon caractère, mon tempérament, mes qualités et mes défauts, mes émotions, mes souffrances, mes intentions, mes valeurs, mes désirs et mes peurs, mes croyances et mon savoir, etc. Généralement, dans l’attitude naturelle, non philosophique, c’est avec mon moi que je m’identifie  : c’est aussi bien mon corps que les sensations qu’il me permet de ressentir.

Le moi, c’est à la fois ma conscience et ce dont j’ai conscience. Mais ma conscience précède mon moi (sans elle, je suis un légume, une marionnette). Il en est sa condition d’existence. Il est, non pas libre (ce qu'il supposerait qu'il soit "quelque" chose qui posséderait la qualité d'être libre), mais liberté, acte sans antécédent ni contrainte. Ne peuvent s’en convaincre que ceux qui, par une voie ou une autre, ont fait l’expérience de l’intuition intellectuelle évoquée plus haut.

Baruch Spinoza (1632-1677).

La plupart des philosophes et des inspirés ont pressenti que l’ego pouvait être un obstacle au bonheur. Certains, par ignorance, ont cherché à le mépriser, à le brider, voire à l’annihiler, ne faisant par là que le renforcer. D’autres (comme Spinoza) l’ont identifié au grand « Je » universel (Dieu, l’Esprit…), se fondant en lui, mais perdant ainsi l’occasion de s’accomplir en s’individualisant.

En fait, l’ego est un trésor s’il est reconnu comme le substrat indispensable et précieux permettant mes libres choix et, par suite, mon accomplissement. Si mes choix sont des choix de vie, c’est-à-dire s’ils sont guidés, non par le seul moi, mais par le « je » universel, par le « nous », ils font du monde morcelé, étranger et antagoniste une sphère unifiée et réconciliatrice.

Le « moi » sépare, le « je » unit. Le moi (l’ego) nous distingue les uns des autres (« je ne suis pas toi et réciproquement »)  ; le je, émanation du Je, nous rassemble dans une seule et même réalité  : « un en tous  ; tous en un ». Du moins si nous avons réunir je et moi dans un même projet de vie.

> Philosophie radicale (1) : Introduction à la philosophie radicale, qui montre la liberté de l’esprit

> Philosophie radicale (3)  : Dans l’ego, le je et le moi, deux composants à comprendre et réconcilier

 

« État de sujétion psychologique » : dialogue avec le président de la Fédération française de psychiatrie

Les décisions de justice doivent être prises sur des critères de droit, donc de rationalité. Or, l’« état de sujétion » d’une personne dont on abuse de la faiblesse, qui constitue la base de l’accusation de « secte », n’a pas été défini. Pas plus juridiquement que scientifiquement. J’ai posé la question au président de la Fédération française de psychiatrie.

Un article paru sur Ouvertures révèle les réponses de différents acteurs et institutions légitimes à s’exprimer sur la valeur de la notion d’« état de sujétion psychologique », incluse dans loi About-Picard de 2001, dite loi "antisecte". Le 7 septembre 2016, j'ai notamment interrogé Bernard Odier, le président de la Fédération française de psychiatrie.

Mme Picard, à l'origine de la loi qui porte son nom, actuellement présidente de l'Unadfi, et M. Fenech, ex-président de la Miviludes, en 2011, à l'occasion du 10e anniversaire du texte.

Je présente ce dialogue sous la forme d’une interview fictive mais tirée d’un échange réel par mails (septembre 2016).

J-L ML.- Pouvez-vous me dire s’il existe une base scientifique (médicale, psychiatrique, psychanalytique, psychologique, clinique, autre) au concept de "état de sujétion psychologique" (je ne parle pas de la suggestion).

Je n’arrive pas à trouver la moindre référence à ce sujet dans des travaux scientifiques, médicaux ou cliniques.

Je connais les explications de la Miviludes, l’organisme chargé de lutter contre les dérives sectaires. Mais celle-ci ne cite aucune base scientifique pour définir ce concept, hormis les affirmations de quelques psychiatres qui travaillent avec ou pour elle ou qui sont appelés à trancher sur ce point en tant qu’experts devant les juges. Par ailleurs, la Miviludes est un organisme administratif ; ses avis ne peuvent se substituer aux connaissances scientifiques.

Pouvez-vous m’indiquer s’il existe une définition précise de concept, ainsi que les références, études ou avis éventuels ​dont la profession de psychiatre disposerait sur l’état de l’art ?

Bernard Odier, président de la Fédération française de psychiatrie.- Vous posez une question dont les développements psychiatriques sont actuels et à venir. Le terme est administratif, juridique, avant d’être psychologique ce qu’il est aussi. Le terme sujétion décrit plutôt une relation qu’un état, tandis que la clinique psychiatrique est surtout individuelle. Cependant l’intérêt de la psychiatrie pour les aliénations conduit à ce que les psychiatres se penchent sur ces états de soumission, souvent de servitude volontaire.

JL ML.- Je partage le fond de vos remarques. Le problème est que, précisément dans le cas de la loi dont il est question, le terme de sujétion est pris non pas comme une relation mais comme un "état".

Je ne questionne pas sur le problème de "l’abus de faiblesse", qui existe depuis un certain temps dans notre arsenal juridique mais sur l'abus de faiblesse d'une personne en état de sujétion. C’est cette formulation qui me paraît problématique. D’autant plus qu’elle est validée par des psychiatres (les experts des tribunaux) qui vont jusqu’à cautionner l’idée de "captation du libre arbitre" d’une personne par une autre.

​Les problèmes de dépendance, soumission, etc., sont une chose ; autre chose est l’état psychologique d’une personne dont une autre personne aurait annihilé le libre arbitre pour se la soumettre, ce qui me paraît impossible à prouver comme à réaliser.

La loi crée un nouveau crime qui s'appuie sur un concept que les psychiatres et les psychologues sont chargés devant les tribunaux de déterminer, avec toutes les conséquences qu’un jugement peut entraîner sur la vie des personnes concernées.

"L’état de sujétion" d'une personne (ce qui est autre chose, pour la loi et pour les professionnels du psychisme convoqués, que l’état de dépendance) existe-t-il vraiment ? Est-il seulement possible ? Comment déterminer cliniquement cet état, comment le définir ?

Bernard Odier.- Sous réserve que vous ne fassiez pas une interprétation restrictive du terme "état de sujétion" (qui implique implicitement l’existence d'une relation aliénante), vous serez peut-être intéressé par le texte ci-joint [voir ci-dessous] d'une communication scientifique ».

> 2013 colloque de la Miviludes, psychiatre des hôpitaux, Centre psychiatrique du Bois de Bondy au colloque de la Miviludes du 23 novembre 2013.

JL ML.- D’accord avec les recommandations de l’auteur psychiatre quand il écrit : « Je me méfie beaucoup des concepts flous et de leur extensivité abusive. Je comprends donc la méfiance de nombreux juristes autour des notions d’emprise, de perversion narcissique, de manipulation mentale… Il faut à tout prix récuser la toute-puissance de l’expert auquel on confierait la tâche de qualifier à lui seul l’infraction. »

C’est précisément l’objet de [notre] démarche : mettre en question ces notions floues, comme celle d’ailleurs de « l’état de sujétion », et éviter, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui dans les tribunaux, de fonder la décision de justice sur l’avis de l’expert.

Ensuite, [nous contestions] que l’on puisse tenir ce genre de propos : « Il ne s’agit pas simplement de sujets sous emprise, sous influence, objets de manipulation mentale mais de victimes d’asservissement psychique, d’esclavage relationnel, d’emprise totalitaire, de déni d’autonomie, d’exploitation psychique de l’homme par l’homme. »

Et : « Chacun se trouve en position de régression infantile, de sujétion. Ainsi disparaissent la rationalité, la logique, l’intelligence, la capacité critique ou tout simplement l’autonomie de pensée. »

La rationalité, l’intelligence, l’autonomie de pensée ne disparaissent jamais, elles sont, au pire, trompées, orientées, abusées. Cette chosification possible de la conscience de l’homme par un autre que suppose cette notion d’état de sujétion est, [pour nous], une aberration très dangereuse individuellement et socialement parlant.

La conscience (le « je » d’une personne) n’est accessible qu’à cette seule personne (…). Le sujet n’est toujours que sujet [jamais objet], il ne peut jamais être perçu, touché et encore moins manipulé par quiconque.

Tout ce que peut faire une personne extérieure, c’est bien sûr l’influencer, l’effrayer, le contraindre physiquement, le tromper, abuser de lui, etc.

​Tout cela est possible, mais ​EN AUCUN CAS, ​cette personne ne peut lui ôter son autonomie, mettre son moi en esclavage, etc. Il y a toujours de la part du sujet victime une liberté qui adopte ou refuse la proposition extérieure, en fonction de ses critères, de ses connaissances, de ses croyances, de ses illusions, de ses attentes, etc. Car un sujet (une conscience) est une « monade » [au sens leibnizien du terme] maîtresse en sa demeure et intangible DE L’EXTERIEUR.

C’est ce contresens qui est fait par la plupart, y compris par les professionnels du psychisme, et qui est inscrit désormais dans la loi. [Nous pensons] que c’est une très grave et très dangereuse erreur. Et [nous nous étonnons] que la profession n’ait pas plus approfondi sa réflexion sur ce sujet capital. »

> Faute de réponse à ce dernier commentaire, notre dialogue s’est arrêté là.

L’« abus de faiblesse en état de sujétion psychologique » : une manipulation parlementaire ?

La formulation « abus de faiblesse en état de sujétion psychologique » est elle-même le fruit d’une manipulation. Elle a été inscrite dans la loi en lieu et place des termes « emprise » ou « manipulation mentale ». Ces termes-là, pressentis au départ par le législateur, ont été récusés car leur réalité était impossible à prouver et qu’ils pouvaient s’étendre à l’infini sur toute activité humaine.

Or, les parlementaires voulaient n’atteindre que les « sectes ». Mais, autre problème pour eux, le terme de « secte » n’a aucune existence juridique. Il est impossible de l’inscrire dans un texte de loi.

Comment faire pour quand même condamner des groupes de pensée alternative sans attenter à la liberté de penser ? Les antisectes ont trouvé une arme à double détente :

- Un : prétendre ne pas s’intéresser au contenu des enseignements diffusés par ces groupes mais ne réprimer que les actes contraires à la loi. D’où les fameux critères de la Miviludes. Le problème est que ces critères, généralistes, peuvent concerner toutes catégories de citoyens. Un délit spécifique restait nécessaire pour caractériser non plus une « secte » mais une « dérive sectaire » (qui n’a pas plus, soit dit en passant, de définition légale que la « secte »).

- Deux : concevoir un délit spécifique proche de l’idée que se fait l’opinion d’une « secte » : un groupe dont le véritable objectif est de gruger des personnes faibles pour les exploiter financièrement ou sexuellement. Le délit consisterait dans le fait de piloter la conscience d’autrui grâce à des méthodes frauduleuses, de capter son libre arbitre et de se le soumettre entièrement. Cela tombe bien, la loi condamne déjà l’abus de faiblesse. On va donc aggraver ce délit par le fait d’abuser de la faiblesse d’une personne « en état de sujétion psychologique », mais sans jamais définir ce qu’est cet « état » de sujétion.

Ce fut un coup habile, car, jointe à l’abus de faiblesse, cette formulation consacrait la croyance populaire en la maîtrise d’une conscience par une autre conscience. Personne n’a protesté jusqu’à aujourd’hui que cette maîtrise totale était impossible, puisque personne ne peut penser à la place d’un autre : personne ne peut dire je à la place d’un autre je !

On peut tromper la vigilance de quelqu’un (comme le fait le prestidigitateur), on peut profiter de son ignorance ou abuser de son amour du gain, comme dans les pyramides de Ponzi (affaire Madoff, par exemple), on peut l’escroquer en profitant de sa naïveté (personnes âgées…), etc. Tout ça, c’est de l’abus de faiblesse.

Mais affirmer qu’une personne ou une autre est en "état de sujétion psychologique" : impossible ! Et si certains psychiatres ont pu le faire lors de procès, c’est en outrepassant leur prérogative et en cautionnant une croyance qui n’a aucune base scientifique. Il suffit en effet au psychiatre de croire en la fable de la captation du libre arbitre pour orienter le dossier d’un prévenu vers une incrimination d’abus de faiblesse d’une personne en état de sujétion. Tandis qu’un autre, à mon avis, plus rigoureux, se dira incompétent et donc incapable de se prononcer sur ce point précis.

 

Les miracles du Christ et ceux des guérisseurs : quelle différence ?

La parution du livre « Jésus thaumaturge » de Bertrand Méheust et l’époque de Noël sont une bonne occasion de revenir sur les « miracles » opérés par Jésus il y a deux mille ans et sur ceux qui interviennent dans la société contemporaine.

" Mère " Teresa.

" Mère " Teresa.

Des « miracles », il s’en passe tous les jours. Et pas seulement suscités par les « saints » de l’église catholique, comme celui tout dernièrement attribué à « Mère » Teresa. Ceux-là, entrant dans un cadre reconnu, sont seulement mieux médiatisés…

Les phénomènes dont je veux parler sont une foultitude de guérisons inexplicables, de coïncidences étonnamment propices, de synchronicités fécondes, etc., que beaucoup de gens rencontrent dans leur existence.

Jean Marais dans le film de Ciampi Le Guérisseur.

Jean Marais dans le film d'Yves Ciampi Le Guérisseur (1953).

Parmi ces phénomènes, certains sont le fruit de demandes ou d’actes de foi clairement et délibérément formulés. Mais ils ne font pas la une des journaux car intervenant chez des personnes mettant en œuvre des approches non reconnues celles des guérisseurs, des magnétiseurs, des barreurs de feu, de certains inspirés, naturopathes, etc., ou chez des personnes sans statut particulier, des individus comme vous et moi qui, par la grâce d’un élan de générosité, ont vu leur prière exaucée.

Energie insaisissable

Certaines de ces guérisons sont spectaculaires sauf qu’aucune caméra ne vient les enregistrer. Mais elles sont très nombreuses. Signe que beaucoup se découvrent une sensibilité pour une Energie insaisissable mais dont les impacts peuvent se rendre tout à fait tangibles dans notre existence quotidienne.

Bertrand Méheust.

Bertrand Méheust.

Mais de quoi s’agit-il ? Dans un livre paru récemment, Jésus thaumaturge,  le philosophe Bertrand Méheust analyse les miracles de Jésus avec le filtre de la parapsychologie. Il confronte ce que l’on sait du Galiléen au corpus des sciences psychiques qui ont étudié les plus étonnants thaumaturges modernes.

Explorant la frontière entre humain et divin, il revisite ainsi les miracles de Jésus, souvent escamotés par l’Eglise.

Comparant les actes des laïques et ceux produits par Jésus, il note une différence essentielle : ce dernier « est habité par Dieu et que ses actes racontent une histoire et ont un sens d’édification et d’enseignement. La spécificité de Jésus c’est son calme, son assurance. Il n’est jamais en transe et est sûr de son geste. Pour l’auteur, le mystère le plus profond, c’est de savoir comment un homme d’apparence aussi équilibrée a pu se dire le Messie, le Fils de Dieu ».

Phénomène « guérisseur » et phénomène « christique »

jésus miracleDonc, hormis les phénomènes hors norme et dès lors encore plus sujets à caution (marcher sur l’eau, résurrection…), les miracles de Jésus et ceux des guérisseurs d’aujourd’hui sont tout à fait semblables. A ce détail près que nos sorciers modernes parlent rarement de Dieu et n’insèrent pas leurs interventions dans une histoire édifiante pour engager le malade dans la voie du Bien.

C’est la dimension christique de Jésus qui fait la différence.

Comment aujourd’hui interpréter cette caractéristique si particulière du fils de Marie et de Joseph/fils de Dieu ? Il n’y a toujours pas de consensus entre ceux qui voient en lui un guérisseur mystique, un homme inspiré par Dieu, un homme moitié Dieu-moitié homme, etc.

Vous, lecteur, comment voyez-vous les choses ?

Personnellement, je propose une approche philosophique originale qui, si on la suit, permet de d’interpréter de façon cohérente à la fois le phénomène « guérisseur », répandu chez les hommes, et le phénomène « christique », propre à Jésus (et à quelques autres). Cette approche concerne la nature de l'esprit. Elle s’appuie sur l'idée que la conscience est une et qu’elle contient en elle les oppositions absolues (par exemple esprit/matière, fini, infini...)

Le développement de cette thèse fera l’objet d’un prochain article. Avec une étude de vos réactions.

Liberté et déterminisme – La thèse féconde et méconnue d’un grand philosophe allemand : Fichte

L’Univers a-t-il un sens ? Philosophiquement, la réponse est attendue par chacun de nous. Mais que peut-on en dire de façon générale ? Sommes-nous libres ou entièrement déterminés ? Fichte affirmait que la liberté humaine est totale car elle précède tout objet de notre conscience. Mais la démonstration ne peut en être faite que par une démarche individuelle.

Broken off part in a chain

Sommes -nous déterminés (chaîne) ou libres (lumière) ? Ou les deux à la fois ?

Dans le monde occidental, un consensus tacite relègue ces interrogations, surtout la première, dans la sphère philosophique ou religieuse. Donc, dans l’ordre du privé.

Dans le domaine de la science, tout se passe comme si l’Univers n’avait pas de sens précis. L’équation unique d’où découlerait toute notre connaissance du monde n’a pas été trouvée et continue d’être espérée sinon promise.

En attendant, cette connaissance est morcelée en lois et disciplines sans lien entre elles.

Cette situation a une conséquence pratique très importante : l’esprit est considéré comme une simple émanation de la matière. Un sous-produit, en quelque sorte. Et la conscience devient « un objet scientifique comme un autre ».

C’est la thèse réaliste.

Hasard et nécessité

Né du « hasard et de la nécessité » (Jacques Monod) l’esprit n’a pas véritablement de sens, sinon celui d’être une faculté psychotechnique d’assemblage de pensées et des connaissances.

hasardDu coup, pour le matérialisme, seul a droit de cité, en matière de savoir, ce qui est « objectif », c’est-à-dire, selon lui, ce qui est expérimentable ou mesurable. Il est devenu la « religion » de la plupart des scientifiques et des sociétés comme la nôtre, dans lesquelles les sciences ont conquis une place centrale et motrice.

Conséquence plus ou moins directe : la Terre n’est plus qu’une boule sans âme composée d’objets divers et variés qu’on peut exploiter. Et si l’homme a un « statut » particulier, ce n’est pas par sa « nature » particulière (il n’a que des différences de « degré » par rapport à l’animal), mais parce qu’il faut bien établir des règles pour vivre ensemble.

La logique du réalisme conduit au matérialisme, au déterminisme, voire au fatalisme. Pour lui, la liberté humaine est une illusion : tout acte humain est la conséquence obligée de causes « extérieures à l’esprit » plus ou moins perceptibles.

La matière n’est qu’illusion

A l’inverse se place la thèse idéaliste pour qui c’est la matière qui est issue de l’Esprit, c’est Dieu qui a engendré l’Univers. La matière n’est qu’illusion, seul compte l’Un éternel dans lequel chacun est invité à fondre son ego pour connaître la félicité.

La conséquence, selon cette position idéologique, est parfois la superstition, la paresse intellectuelle avec un mépris pour les sciences dites (ou prétendues) exactes et un désintéressement des mécanismes et des lois de la matière, un délaissement excessif de leur maîtrise, une part trop grande laissée aux puissants, une culpabilisation due à l’idée que le mal subi procède d’un manque de foi ou de communion avec la toute puissance divine, un attachement à UNE révélation en conflit avec les autres, une exaltation illuministe (que Kant nomme Schwärmerei), voire un délire mystique, etc.

Pour l’idéaliste, ce qui compte, c’est la valeur morale, c’est le Bien, identifié à Dieu (ou à la religion, ce qui n’est pas tout à fait la même chose). Dieu est le centre de tout et doit être « servi », « adoré », etc.

Les thèses sont irréconciliables. Là se situe l’écueil sur lequel bute tant le réaliste que l’idéaliste : ils sont obligés de cohabiter alors que leurs conceptions du monde sont incompatibles. Or, elles sont incapables de se réfuter l’une l’autre.

D’ailleurs, aujourd’hui encore, personne, aucun scientifique n’est en mesure d’expliquer comment fonctionne le lien entre le corps et l’esprit. Entre ces deux mondes, il n’est aucun pont.

L’esprit est premier

Pour trancher, on ne peut se baser sur aucune observation objective  : il faut choisir entre réalisme et idéalisme. Ou se bricoler une synthèse plus ou moins bancale entre les deux. C’est une question par essence idéologique.

D’où la primeur que nous devons nécessairement accorder à la pensée, mais en disant immédiatement, en même temps, que la pensée contient en elle-même un principe de limitation par la matière.

Mais de limitation seulement, pas de dépendance ! Cette précision est capitale.

Pour le dire autrement, l’esprit de l’homme est premier, spéculativement parlant. Il est liberté absolue, inconditionnée, comme l’est l’Esprit dont il est consubstantiel.

Et il est mis constamment au défi de cette liberté par la matière (le corps, la nature, l’Univers, les autres).

Le moi humain (« l’âme »), qui est essentiellement volonté, fait ainsi le pont entre liberté et déterminisme, entre idéalisme et réalisme. A charge pour lui de faire coïncider les deux par ses choix (moraux et cognitifs).

Cette thèse est celle d’un philosophe mal connu mais qui a fasciné beaucoup de ceux qui ont voulu pénétrer dans son « savoir du savoir ».

Doctrine de la science

sartre1Durant l’adolescence, j’ai été attiré par la conception de la liberté développée par Jean-Paul Sartre.

Avec sa fameuse formulation « l’existence précède l’essence », il affirmait la totale liberté de l’homme et, par voie de conséquence, sa responsabilité. Quels que soient les paramètres qui s’imposent à nous, c’est ce que nous choisissons librement d’en penser, et d’en faire surtout, qui nous définit.

L’homme se crée par ses actes.

Mais Sartre était athée, du moins jusqu'à quelques jours avant sa mort. En effet, pour lui, comment concilier son idée de la liberté avec celle de l’existence d’un Dieu ? J’ai voulu creuser sa pensée pour mieux la cerner, ce qui m’a conduit de fil en aiguille à étudier un long cortège de philosophes.

Johann_Gottlieb_Fichte

Johann_Gottlieb_Fichte. Source : wikipédia.

Ceux qui m’ont le plus marqué, qui ne tiraient pas tous dans le même sens d’ailleurs, furent, après les grands penseurs grecs survolés rapidement, Husserl, Berkeley, Nicolas de Cues, Maître Eckhart, Descartes, Vico, Leibniz, Spinoza, Kant, Pascal, Rousseau, Voltaire, Hegel, Nietzsche, Bergson, Bachelard, Popper, Arendt, Feyerabend, Prigogine et notre contemporain Bernard d’Espagnat.

Et, pour moi surnageant par son originalité et sa profondeur au milieu de tous, Fichte (1762-1814), avec sa fameuse Doctrine de la science, réflexion sur le savoir du savoir, qu’il a exposée en une douzaine d’ouvrages différents !

Premier principe

Fichte BNF

L'ouvrage est en libre consultation sur le site de la BNF. Attention, il faut s'accrocher pour entrer dans la philosophie du Messie de la raison...

Je ne vais pas développer la pensée de ce philosophe singulier et méconnu, surtout trop peu étudié à la façon dont il l’avait recommandée, c’est-à-dire en expérimentant sur soi-même la démarche qu’il proposait.

Je dirais simplement qu’il pensait avoir trouvé un premier principe absolument vrai et « inconditionné » permettant de comprendre et de déduire toutes les connaissances de toutes les sciences.

Une base pour garantir l’accès au savoir de tous les savoirs. Et qui propose une cohabitation, au plan spéculatif, du réalisme et de l’idéalisme.

Sa découverte est un approfondissement du « cogito ergo sum » cartésien et une justification du criticisme[1] de Kant, philosophe qu’il admirait.

Le premier principe de tout savoir humain n’est pas un être, ni un objet, c’est un acte, un pur acte d’intention et de vision spirituelle. Cette vision n’est pas objectivable, pas plus que l’œil ne peut voir son voir.

Invisible immédiatement à l’esprit, elle ne peut être que déduite, après investigation intellectuelle donc. Mais une fois vue ainsi, elle est évidemment vraie et certaine. C’est cet acte qui fait « le fondement de toute conscience et seul la rend possible »[2].

Sujet et objet à la fois

Ce principe est, pour nous, absolument premier. Avant même la matière car, sans lui, sans pensée, ce serait un non-sens de parler de quelque matière que ce soit…

Derrière ce principe, on ne peut rien apercevoir (avant la conscience, il n’y a rien dont on puisse parler[3]). Fichte part de ce constat, qu’il qualifie d’absolu : « Tout être présuppose une pensée ou une conscience de lui-même ».

Plusieurs conséquences majeures découlent de cette affirmation apparemment banale : la lumière de l’esprit est première en tout ; tout « moi » est à la fois sujet et objet  ; il n’y a pas d’objectivité totale possible ni dans la vie courante ni même dans aucune science ; le un et le divers sont toujours liés, etc.

Ce trait de génie a inspiré de nombreux successeurs de Fichte[4], dont Hegel avec son célèbre « Tout ce qui est réel est rationnel ; tout ce qui est rationnel est réel ».

L’intuition intellectuelle

Les innombrables ouvrages dans lesquels l’auteur de la Phénoménologie de l’esprit déploie sa dialectique spéculative peuvent, d’une certaine façon, être considérés comme un développement de « l’intuition intellectuelle » du premier principe de Fichte.

Démontant le scepticisme, renvoyant dos à dos réalisme et idéalisme, ou plutôt les faisant cohabiter, Fichte me paraît déjà annoncer certains aspects de la physique quantique en tranchant la question de savoir si la réalité est dans les choses ou dans nos représentations : toujours dans les deux en même temps !

Avec ce magnifique corollaire : l’homme est à la fois libre et déterminé, mais c’est son vouloir, son action, qui tranchent et font le vrai. Et c’est la liberté de l’esprit humain qui est la raison d’être de l’Univers. Du coup, l’univers, et avec lui la matière, n’est pas fait pour être connu absolument. Les sciences particulières ne peuvent être le but suprême de l’homme. Le monde peut (et doit) être exploré, investigué le plus possible, mais sa fonction essentielle est d’ordre moral : elle est d’accueillir la liberté humaine qui en est co-créatrice.

Le savoir, oui, mais un savoir qui se prolonge en action en cohérence avec lui-même.

L’Univers a, ainsi, à la fois un sens et pas de sens. Il n’a pas UN sens qui s’impose à nos perceptions, mais il en a un que notre liberté peut se choisir : celui de nous épanouir, par nos actes, en être d’amour (fraternité) et de lumière (connaissance). Alors, l’Univers entier concourt à notre élan.

C’est notre volonté qui est faite sur la Terre

Dans une certaine mesure, « tout se qui se produit dans ce monde sert à l’amendement et à la formation des hommes et, ainsi, à l’accomplissement de leur but terrestre »[5]. C’est donc, non pas la volonté de Dieu qui est faite sur la terre, puisque nous sommes libres, mais la nôtre. Mais elle opère dans le cadre des lois universelles.

A nous de faire l’usage de la liberté soit en nous perdant dans l’infinie diversité de la matière (les sciences particulières, la vie commune, la position réaliste), soit en nous haussant jusqu’à l’universel (la connaissance de l’Esprit qui intègre la matière ; la position réaliste fécondée par la position idéaliste). En devenant co-créateur de soi à l’image du Verbe, terme que Fichte utilise dans plusieurs de ses thèses.

Nous sommes actes créateurs en continu et nous avons selon notre savoir et notre foi.

Fichte eut de gros ennuis professionnels et politiques en raison de ses idées[6]. Se disant « prêtre de la vérité » et surnommé ironiquement le « Messie de la Raison pure », il fut accusé d’athéisme.

Le moi semblable à l’auto-énonciation de Dieu

Bien que croyant, il s’attachait à ne parler philosophiquement que de ce qui était rationnellement admissible. Il ne pouvait donc pas penser Dieu comme une essence absolue, existant comme une chose concrète quelque part hors de nous, puisque nous ne pouvons observer, par définition, ce qui nous est transcendant.

En revanche, nous pouvons l’expérimenter en nous, par l’intuition intellectuelle et le sentiment « moral ».

Pour lui, le pur[7] « je suis » qui habite la conscience humaine et qui est accessible seulement par « l’intuition intellectuelle », en faisant abstraction de tout ce qui nous est « objectif », est infiniment libre. Il est semblable à l’auto-énonciation de Dieu.

Le reconnaître, et agir en conséquence, conduit à la béatitude et prépare l’avènement de « l’Age de l’Esprit ».

Cette vision n’a plu du tout aux autorités religieuses de l’époque et à pas mal de ses confrères. Elle ne plairait pas plus aujourd’hui ni aux représentants des religions et des sciences, ni aux pouvoirs publics…

Elle mérite pourtant d’être étudiée, approfondie et adaptée aux connaissances modernes. J’aimerais pouvoir un jour y consacrer un livre entier tant cette vision est pénétrante et exaltante.

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[1]. Criticisme : théorie définissant les conditions de la rationalité et la limitant au domaine du sensible. Le métaphysique, l’invisible sont, eux, du ressort de la liberté et de la foi.

[2]. J. G. Fichte, Doctrine de la science, 1794, Paris, Vrin, 1999.

[3] Fichte parle ici philosophiquement et non psychologiquement. Ainsi les notions d’inconscient, de préconscient, etc., qui peuvent intervenir après l’intuition intellectuelle et sont conditionnées par elle, n’entrent pas en ligne de compte.

[4]. Notamment Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie.

[5]. Fichte, La Destination de l’homme, Flammarion, Paris, 1995.

[6] Et certaines considérations politiques, sorties de leur contexte théorique, ont créé la polémique comme possible inspiration pour le régime du IIIe Reich.

[7]. « Pur » : l’acte seul de voir, la pure lumière qui permet la conscience, abstraction faite de tout objet de cette conscience.

 

Non, la conscience ne peut pas être un « objet scientifique comme un autre » !

« La conscience est-elle un objet scientifique comme un autre ? » Telle est la question que (se) pose le magazine La Recherche (« La conscience – Ce que nous révèlent les scientifiques – dossiers n°15 octobre 2015).

Philosophiquement, je réponds clairement « non ! » à cette question, pour la raison que la conscience n’est précisément pas un « objet » mais est une curiosité de notre Univers qui a la caractéristique essentielle de n’être que « sujet ».

articlePersonne, absolument personne ne peut observer la conscience d’un autre. Il peut certes voir – et analyser, y compris scientifiquement – des traces, des effets, des manifestations de cette conscience. Mais jamais l’apercevoir en tant que telle.

Même à soi, la conscience ne peut pas plus s’apparaître qu’un œil peut observer son propre « voir ». On est chacun tellement et uniquement "sujet" qu'on ne peut même pas s'observer soi-même "objectivement"...

Couv consc La conscience - Ce que nous révèlent les scientifiques – dossiers n°15 daté octobre 2015.