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Le Diable et le bon Dieu : « Merci Charlie ! »

Dans l’abondant Courrier des lecteurs reçu dernièrement par Charlie Hebdo, deux lettres se distinguent particulièrement par la «qualité» de leurs auteurs. Nous avons pu nous en procurer une copie que nous reproduisons ici.

La Lettre du Diable 

girouette-diable

Dessin : Girouette diable Soings-en-Sologne

« Chers amis !

Votre journal est maintenant tiré à 7 millions d’exemplaires alors que vous menaciez de disparaître faute de lecteurs ! J’avais très peur de perdre cette tribune où vous avez le courage de bouffer du curé à une époque où les dignitaires religieux pavanent dans leurs édifices consacrés et les médias.

De même, votre goût prononcé pour la scatologie, l’offense et l’injure, exprimé avec autant de brio, me fait littéralement bander. Quel pied de voir le Pape catholique sodomiser un enfant ! Mahomet montrer son cul dénudé à la caméra ! D’entendre sœur Emmanuelle dire, une fois morte, qu’elle va sucer des queues au Paradis ! Quel talent ! Quelle classe ! Je n’imagine pas être privé de si délicieuses goguenardises.

Donc merci à vous, dessinateurs assassinés, de vous être sacrifiés pour défendre votre droit d’insulter ainsi tous ces hypocrites. Merci à vous, dessinateurs et journalistes survivants ou épargnés, de continuer le combat.

Vous savez combien je suis horripilé qu’on puisse dire de la France qu’elle est la fille aînée de l’Eglise. Ça ne pouvait plus durer ! Grâce à vous, ça va changer. Vous avez désormais le soutien d’une immense foule de supporters qui se reconnaissent dans votre magnifique enculage de la calotte. Ça fait du bien par où ça passe (c’est le cas de le dire) ! Grâce à vous, la grossièreté, le blasphème et l’offense à autrui sont en quelque sorte consacrés en nouveaux droits de l’homme. Maintenez la pression et un jour, un merveilleux jour, ils seront la nouvelle devise de la France.

Surtout, ne vous laissez pas berner par les bonnes âmes. Elles vont tenter de faire appel à votre raison, à votre sentiment fraternel, pour que vous vous autocensuriez. Ne cédez pas ! La liberté d’expression ne peut pas être saucissonnée ! C’est la plus haute valeur à défendre, quoiqu’il en coûte. Elle est sacrée, n’est-ce pas (j’aime bien ce mot… quand il est à mon service) ? Ce n’est pas parce qu’elle peut faire souffrir qu’il faut vous limiter. Ne tombez ni dans la peur, ni dans la sensiblerie.

Ne changez rien à vos sarcasmes bien ciblés, pile où ça fait mal. Et amplifiés, vivifiés, rendus encore plus cuisants par la caricature. Comme ça, vous allez en exciter d’autres et ça fera un beau désordre, un bordel du diable comme je les affectionne, avec du beau sang rouge qui coule et des victimes innocentes.

D’autant plus que les fous que vous énervez ont les moyens de faire du ramdam. Et sur toute la Planète encore ! Bien vu ! On n’est plus à l’époque de l’Assiette au beurre ou du Crapouillot, que diantre !

Là, ça devient sérieux. Et très intéressant pour moi.

Merci Charlie !

La lettre du bon Dieu

L'oeil de Dieu dans la symbolique maçonnique

L'oeil de Dieu dans la symbolique maçonnique.

« Mes chers enfants,

Oui, ne vous offusquez pas si je vous appelle ainsi puisque je suis votre Père. Je sais bien que vous êtes athées, mais, comment dire ? je ne vais quand même travestir la vérité et faire comme si je n’existais pas, alors que j’existe bel et bien. Et que je suis votre Créateur. Mais vous avez l’habitude de la provocation. Donc… je suis sûr que vous me pardonnerez de vous nommer ainsi.

Je vous écris pour vous remercier. Si, si, vraiment. Vous avez réussi à provoquer un immense élan de solidarité comme personne n’avait jusqu’à ce jour réussi à le faire. Toute la France debout dans la rue, se précipitant dans les kiosques pour vous soutenir : je dis bravo !

Bravo aussi pour avoir su rassembler tous les députés, tous sans exception, dans l’enceinte parlementaire pour applaudir votre premier ministre s’exprimant sur les événements. Et pour chanter d’une seule voix la Marseillaise !

Quel homme, quelle femme politique, dans l’histoire de votre pays, est parvenu à une telle unanimité ?

Enfin, et surtout, cela fait des siècles, oui des siècles, que j’inspire des pensées œcuméniques à tous ceux qui prétendent croire en moi, qui disent me donner la première place dans leur existence. Pour quel résultat ? Non seulement une multiplication des religions (alors qu’il suffirait d’une puisque je suis l’unique), mais aussi d’incessantes ignobles guerres de religion. Croyez-moi, cela m’est insupportable ! Aussi apprécié-je à sa juste valeur l’accolade sincère et chaleureuse que tous les religieux de France, quel que soit leur bord, se donnent grâce à vous en ce moment. Cela me fait chaud au cœur. Oui, parce que j’ai un cœur, figurez-vous. Je suis même l’amour.

C’est pourquoi je ris avec vous quand vous fustigez mes représentants, insuffisamment dignes de moi, la plupart du temps. Et, contrairement à ce que beaucoup de prétendus fidèles pensent, je ne suis pas atteint par vos blasphèmes. C’est l’idée qu’ils se font de moi qui est touchée. C’est leur propre amour-propre (bien mal nommé).

Moi, je ne suis atteint que dans mon amour pour vous. Car, quand vous me brocardez, quand vous m’ignoriez, c’est vous-même qui vous privez de ce que je souhaite vous apporter. C’est à vous-même que vous faites du mal.

Donc, mes enfants, même si vous ne croyez pas en moi, soyez assurés que je tiens à votre liberté d’expression (d’où mon petit coup de pouce discret pour tirer le meilleur de ces événements).

Sachez aussi, si si ! qu’il m’arrive de rire à votre humour. Certes, je déplore la méchanceté qui peut teinter vos réactions et le niveau ras-de-terre que vous affectionnez tant. Non pas qu’il m’offusque, mais parce qu’il vous empêche de vous élever et d’apporter un peu plus de vraie lumière pour éveiller les consciences et ouvrir les cœurs.

Pour finir, permettez-moi une dernière petite provocation, bien dans votre style (mais aussi dans le mien) en vous donnant... ma tendre bénédiction.

p.c.c. Jean-Luc Martin-Lagardette

(Pour copie conforme (abréviée p.c.c.) est la formule attestant qu'une copie reproduit exactement l'original)

> Image de Une : Le street-art rend hommage à Charlie Hebdo (ici Cabu).

Pleure, ô ma presse bien aimée ! (à propos du Fig Mag)

Où en est rendu le journalisme ? Pour son dossier de Une, j’ai acheté le Figaro (22/11/14), ce qui ne m’était pas arrivé depuis des lustres. J’ai été effaré, globalement, par son indécente débauche de publicités, parfois au mépris des règles déontologiques les plus essentielles.

Fig MagAu Figaro, le journalisme fait la part belle au « commercial ». Le numéro de cet avant-dernier week-end de novembre l'illustre de façon éclatante. Les barrières qui avaient cours jadis pour protéger l’indépendance rédactionnelle de la publicité, alors déjà fragiles et poreuses, sont aujourd’hui démantelées sans vergogne.

La qualité journalistique des produits de presse n’étant surveillée par aucun organisme professionnel, les journaux ne cherchent même plus à cacher leur mariage avec le diable. Union contre nature qui signe la mort du journalisme à vocation culturelle et politique. Enterrons donc l’intérêt général et buvons à sa santé !

Je vous invite à me suivre dans l'analyse de ce numéro de fin d’année.

D’abord, le quotidien proprement dit est vendu avec toute une série de suppléments :

- Le Figaro Magazine

- Le Figaro Madame

- TV magazine

- Deux suppléments de produits de consommation : Cadeaux de Noël, Conran Shop + C'est Noël Rive Gauche, le Bon Marché. Je les ai d’emblée abandonnés au kiosquier.

Ajoutez à cela le Figaro week-end, le Figaro et vous, le Figaro économie (cahier qui comporte le moins de pubs).

Enfin, un cahier nommé Figaro Partner entièrement consacré au Bénin : huit pages de publicité rédactionnelle achetées par ce tout petit pays d’Afrique. Nulle part, en infraction avec une règle majeure du métier qui veut que l’on distingue clairement rédaction et publicité, il n’est indiqué qu’il s’agit d'achat d'espace.

Benin Fig

Cahier de 8 pages. Nulle part est fait mention de son caractère publicitaire si ce n'est cette note, en minuscule caractères au bas de la page : "La rédaction du Figaro n'a pas participé à la réalisation de ce supplément"...

Seule une mention, en minuscules caractères en bas de la première page, précise : « La rédaction du Figaro n’a pas participé à la réalisation de ce supplément ».

Regardons maintenant le Fig Mag. Quand j’étais étudiant à l’Ecole de journalisme de Lille, j’avais reçu de mes professeurs quelques conseils pour juger de la qualité des médias. Parmi eux, il y avait ce principe : la page de droite est celle qui a le plus de valeur car c’est celle qu’on voit en premier quand on ouvre un journal ou un magazine. Pour savoir si le journal que vous lisez donne priorité ou non à l’information, regardez où il place ses articles. Si c’est à gauche, la pub étant alors à droite, vous savez à quoi vous en tenir.

Dans le Fig Mag, hormis quelques dossiers ou enquêtes qui s’ouvrent sur une double page, la plupart des pubs sont à droite…

boulard

Face à face, ce qui faisait scandale il y a quelques années, la publicité et un petit article sur le même sujet : ici, le calva Boulard.

Le numéro compte 172 pages, dont 70 pages de publicité (dont 8 de petites annonces immobilières s’étalant sur une page entière et 2 demies et quarts de page). Donc 102 pages d’articles rédigés par les journalistes du magazine, soit un peu plus de 59 % de l’ensemble (contre 41 % de pub).

Mais, dans cette proportion, il faut retirer, déontologiquement parlant, la publicité déguisée :

- soit parce que les articles sont écrits par le service commercial (ce qui est indiqué en tout petit)

- soit parce qu’ils présentent des biens de consommation exactement comme des publicités, indiquant notamment leurs prix (ce qui constituait un critère de publicité aux yeux de la Commission qui délivre la carte de presse). Il faudrait enquêter à l’intérieur du journal pour savoir si ces articles sont accompagnés ou non d’achats d’espaces publicitaires

- soit parce que les articles sur certains produits sont accompagnés carrément de publicités pour ces mêmes produits.

C’est ce qui se passe, par exemple, pour le dossier « Spécial spiritueux », qui fait l’apologie de marques et de producteurs de whisky, de cognac et de calvados. 26 pages au total dont 11 de pubs pleine page, placées juste à côté des interviews ou articles qui évoquent leur marque.

Si donc l’on place ces pages de promotion masquée non plus dans le lot des articles d’information mais dans la pub, il faut retirer 30 pages aux 102 rédactionnelles calculées précédemment.

Au final, nous avons donc en réalité 100 pages de publicité et seulement 72 pages de rédaction ! Le ratio s'inverse carrément : 58 % pour la pub et plus que 42 % pour la rédaction...

Et si on évalue l’ensemble du package livré considéré comme un tout, le ratio rédaction/publicité diminue encore nettement pour passer bien en dessous de la barre du « tiers de la pagination consacré à l’intérêt général ». Ce tiers constitue le critère majeur de l’organe officiel qui délivre la qualité de « quotidien d’information générale donnant droit aux aides publiques, la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP).

Aides publiques qui se montent à près de 8 millions d’euros en 2013 pour le Figaro

Pour avoir une idée de l’évolution des choses, il faut savoir qu’auparavant, la CPPAP exigeait que le ratio rédaction/publicité dans un média dépasse 50 % pour le déclarer « d’intérêt général ».

Aujourd’hui, un tiers de rédaction lui suffit…

> Je n'ai pas fait le décompte pour le Figaro Madame, cela m'aurait trop déprimé...

Réaction au 2e rapport de l’Observatoire de la déontologie de l’information

L’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI) vient de rendre public son deuxième rapport annuel. Un recueil riche en descriptions de dérives médiatiques et en analyses pertinentes sur le travail journalistique. A quelques petits bémols près.

2e rapport ODICe 2e rapport annuel de l'Observatoire de la déontologie de l'information (ODI) a été rendu public lors des 8es Assises internationales du journalisme et de l’information, le 17 octobre 2014, à Metz.

Dans le message adressé aux Assises, la ministre de la culture et de la communication Fleur Pellerin a estimé que l’ODI est « à [s]es yeux une étape précieuse vers la structuration d’une déontologie du journalisme en France » et « peut constituer le socle d’une véritable autorégulation de l’information à la française et constituer le socle d’une véritable autorégulation de l’information à la française ».

Pour consulter ce rapport, cliquez sur l'image ci-jointe.

En tant que membre co-fondateur de l'Association de préfiguration d'un conseil de presse (APCP), elle-même membre de l'ODI, j'ai formulé quelques remarques sur ce texte. Les voici :

La difficile indépendance du journalisme par rapport à son employeur

« - § 2.1 : La référence à l’article 3b de la convention collective, à propos de l’utilisation de Twitter par les journalistes, mériterait discussion. Ici, elle est présentée comme allant de soi :

« Il faut rappeler l’article 3b de la Convention collective des journalistes : « Les organisations contractantes rappellent le droit pour les journalistes d’avoir leur liberté d’opinion, l’expression publique de cette opinion ne devant en aucun cas porter atteinte aux intérêts de l’entreprise de presse dans laquelle ils travaillent ». »

La discussion porte sur ce point : Qu’en est-il dans les cas où le devoir d’informer ou l’intérêt du public pourrait/devrait primer sur les « intérêts de l’entreprise » ?

Ces cas ne sont pas rares. L’on ne peut se contenter ni d’affirmer que l’expression publique d’un journaliste ne doit « en aucun cas » y porter atteinte… Quel tribunal déontologique, quelle tierce partie peut se saisir de ces cas de figure en l’absence d’un conseil de presse ? On ne peut laisser le journaliste seul avec sa conscience : c'est une question d'intérêt général.

Le rôle d'Internet et des médias sociaux sous-estimé

- Dans le même chapitre consacré au « rôle croissant d’Internet et des réseaux sociaux », leur impact est traité en un seul paragraphe (« Si les réseaux sociaux sont un outil d’alerte, de diffusion et de réaction sans précédent, (…) peut aussi amener les médias à modifier leurs pratiques au regard de la déontologie, pas toujours à bon escient »).

L’analyse me paraît superficielle et trop succincte. Internet et les réseaux sociaux ont produit une nouvelle donne qui bouleverse en profondeur tant les formes que le fond de l’activité journalistique.

Et, à mon sens, leur apport est bien plus bénéfique que ce qui est seulement dit ici. Leur influence mériterait un travail plus conséquent.

L'honnêteté ne suffit pas à remplacer l'objectivité

- Le § sur l’objectivité et honnêteté (dans « 4. Distinctions et précisions »), qui fait, je le sais, consensus dans la profession, me paraît en fait devoir être revisité (« L’objectivité journalistique n’existe pas. La pratique du journalisme repose sur une série de choix et les mots « objectif, objectivité » doivent être bannis à son sujet et réservés aux sciences exactes, les seules à pouvoir y prétendre. Les journalistes préfèrent donc parler d’honnêteté dans leur travail »).

Pour plusieurs raisons :

- Si l’objectivité était possible, demanderait-on au journaliste d’être objectif ? Oui, en tout cas le public l’exigerait. Si l’on pense que non, il faudrait expliquer de quel droit le journaliste pourrait faire passer son point de vue avant celui du constat objectif (le public serait d’accord pour qu’il le place après).

- Il est vrai que l’objectivité totale est impossible, y compris d’ailleurs pour les sciences « exactes », comme le reconnaissent aujourd'hui les épistémologues. Il est impossible, quel que soit le domaine examiné, de faire totalement abstraction du sujet qui observe et relate. En sciences, on parle aujourd’hui d’« objectivité faible » pour désigner une connaissance qui fait l’objet de consensus et qui est reproductible par tous, mais qui est toujours susceptible d’amendement ou de dépassement.

- L’honnêteté ne peut suffire à remplacer l’objectivité. Je peux être honnête et naïf ou manipulable ou ignorant ; honnête et partial (je peux croire honnêtement être juste ou dans le vrai en privilégiant telle source ou tel point de vue) ; etc.

Le devoir d’objectivité, à mon avis, comme celui de vérité, demeure comme horizon, que cet horizon soit atteignable ou non.

Simplement, l’objectivité n’est plus à attendre seulement de l’attitude morale du journaliste, mais des conditions concrètes d’élaboration de son information : A-t-il été sur le terrain ? A-t-il interrogé toutes les parties en lice dans un conflit ? En a-t-il manifestement privilégié l’une sur l’autre ? A-t-il su faire la part entre faits et opinions ? Etc. Une analyse qui peut très bien être du ressort d’un Conseil de presse…

On peut alors reparler de l’objectivité d’une information, en l’abordant, non plus par l’attitude morale de son rédacteur, mais par le biais de sa procédure de fabrication.

> En attendant, je trouve très insuffisant ce remplacement à la mode de l’objectivité par l’honnêteté sans y joindre une exigence d’impartialité, d'objectivité ou de vérité concernant les faits rapportés (les opinions étant libres). C'est même là que se situe, à mon sens, le principal point faible de notre métier et l'origine principale de la défiance du public. Car si tous les journalistes acceptaient cette exigence d'objectivité concernant la présentation des faits (principe inscrit d'ailleurs noir sur blanc dans les statuts de l'AFP), ils accepteraient dans la foulée le principe du Conseil de presse, condition nécessaire (mais pas suffisante) d’un retour de la crédibilité. »

« Penser contre soi-même », le regard d’Edito sur mon livre

Edito+Klartext, le magazine suisse des professionnels des médias, a publié une excellente critique de mon dernier ouvrage.

Voici la recension de mon livre "Décryptez l'information" parue dans le numéro 3/2401 du magazine Edito+Klartext, le magazine des journalistes suisses :

Edito Decrypter

J'apprécie beaucoup cette présentation de mon ouvrage qui en fait bien ressortir la substantifique moelle....

La Une de ce numéro d'Edito :

Edito Une

 

Rapport Salles : le black-out de tous les médias français

Un fait politique majeur passé totalement sous silence par tous les médias. Cela paraît incroyable et pourtant, en France, pays des droits de l’homme, c’est possible. Aucun article, aucune émission n’a donné ce fait brut : l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE), qui regroupe 47 pays, a rejeté la recommandation du rapport présenté par le député français Rudy Salles sur « la protection des mineurs face à l’influence sectaire ». Déontologie, au secours !

Morten

Morten Wold, député norvégien, qui se dit lui-même "bon chrétien" au début de son intervention, refuse de voir les mesures discriminatoires qui ont cours en France être appliquées à toute l'Europe.

Parce que cette information les dérange fortement, aucun parmi les médias français (du moins sur le web et à l’exception d’Ouvertures) n’a livré ce simple fait à nos concitoyens : le 10 avril 2014, la France a été stoppée dans sa volonté d’exporter à toute l’Europe sa politique envers les minorités spirituelles, qu’elle nomme « sectes » pour se justifier, et de créer un observatoire européen des minorités religieuses basé sur le modèle de la Miviludes.

Le député français Rudy Salles avait été nommé rapporteur sur ce dossier à l’APCE. Le 3 mars dernier, il a rendu public son travail. Aussitôt, un monceau de lettres de protestations s’est abattu sur le bureau de la présidence et sur celui de la commission des questions juridiques et des droits de l'homme. Plus de 80 ONG nationales et internationales s'étaient en effet mobilisées pour alerter les parlementaires sur les dangers de cette approche discriminatoire. Et une pétition a rassemblé plus de 10 000 signatures.

Pour expliquer son échec, Rudy Salles a accusé toutes ces ONG d’être… des « sectes ». Parce que la scientologie ou l’association Cap LC, qui défend en France la liberté de conscience, figurent parmi les protestataires, son "argument" sera sans doute « compris » en France.

Mais les Sikhs de United Sikhs, l'Alliance évangélique européenne, l'ancien président de la Fédération protestante de France, les Hindouistes, le Groupe Helsinki de Moscou (groupe dissident pendant l'Union soviétique), l'Union des Conseils pour les juifs dans l'ancienne Union soviétique, le Synode fédéral des églises protestantes et évangéliques de Belgique, l'Initiative musulmane européenne pour la cohésion sociale (Emisco), parmi bien d’autres, n'apprécieront sans doute guère d'être catalogués comme « sectes » par les autorités françaises...

Ceci aura sans doute des suites politiques et diplomatiques. La presse française sera bien obligée, alors, de prendre quand même le train de… l’information.

En attendant, les Français, manipulés par leur presse, continueront de soutenir la politique arbitraire et discriminatoire de la représentation nationale et de la Miviludes qui les « protègent » des méchantes « sectes » que nos voisins européens gèrent d’une façon beaucoup plus pacifique… et démocratique.

 

Pourquoi j’ai écrit « Décryptez l’information. Ne vous laissez plus manipuler par les médias »

Tout journaliste est capable, d’un même fait, d’en présenter deux versions contradictoires voire opposées, sans pour autant « mentir » ni fabuler. Nous sommes des professionnels de la « rhétorique », mot politiquement correct pour dire « manipulation ». C’est pourquoi, pour assurer le respect de l’intérêt du public, la liberté de s’exprimer doit s’accompagner d’un minimum de régulation.

Dès ma première année à l'Ecole supérieure de journalisme (ESJ Lille), j’ai connu la grève, une grève qui s’est d’ailleurs prolongée les trois années qu’a duré mon cursus (1969/72). Je me souviens que notre principale revendication était l’engagement d’une réflexion sur les fondamentaux de l’école, que nous souhaitions voir passer d’un moule pour fournir des journalistes immédiatement opérationnels à un centre de formation et de propositions pour un journalisme plus éthique.

Durant 45 ans, j’ai poursuivi le combat pour une « information responsable » (le titre d’un de mes trois premiers livres sur le sujet), longtemps et souvent seul, pour aboutir en 2007, avec quelques militants de la déontologie, à la création de l’Association de préfiguration d’un Conseil de presse (APCP). Depuis, l’idée de mettre en place une véritable régulation de la profession fait son chemin. Elle rencontre encore, malheureusement, bien des résistances, mes confrères confondant "régulation" et "contrôle" et craignant, à tort, pour leur liberté d’expression.

La création d’un Conseil de presse ne mettrait bien évidemment pas fin aux dérives médiatiques, mais elle faciliterait le débat public sur les buts et les conditions d’exercice de notre profession. Elle permettrait surtout d’offrir une oreille attentive aux plaintes du public, ce qui aurait pour principal effet d’abaisser sa rage, parfois sa haine, face à l’arrogance de beaucoup de médias.

Et de gagner une plus grande crédibilité aux yeux de nos concitoyens.

En attendant qu’une prise de conscience émerge face à la nécessité de réguler le travail des professionnels de l’information (par eux-mêmes, les éditeurs et le public), j’ai estimé utile de m’adresser directement au public et de lui donner des armes pour affronter la déplorable situation actuelle. "Déplorable" : il suffit de lire la revue de presse quotidienne gratuite sur ces thèmes pour s'en convaincre.

television-manipulationJe montre au public, dans ce livre, que tout journaliste est capable, d’un même fait, d’en présenter deux versions contradictoires voire opposées, sans pour autant « mentir » ni fabuler. Je lui explique que nous sommes des professionnels de la "rhétorique", mot politiquement correct pour dire "manipulation"… Et que tout le système de l’information est fondé sur 36 800 "boîtes noires", c-à-d 36 800 cerveaux qui orientent à leur guise, selon la volonté de leur hiérarchie et leurs propres présupposés, sans régulation, la signification des faits dont ils rendent comptent.

Au final, la hiérarchie étant de plus en plus aux mains de certains intérêts particuliers, et la plupart de mes confrères n'ayant plus ni le bagage (épistémologique) nécessaire, ni la force, ni les moyens de se battre pour l'éthique, le sens de l’intérêt général se dissout au fil des éditions. Et le fossé se creuse entre le public et la profession...

A l’heure où, grâce surtout au web et aux nouvelles technologies, la nature des informateurs se diversifie, les journalistes ont encore des cartes à jouer, celles de l’éthique, de la qualité et de la proximité avec le public.

S’ils ne les utilisent pas, ils seront doublés.

Le bulletin de l’APCP n° 35 mars 2014 est paru

Le dernier bulletin de l’Association de préfiguration d’un Conseil de presse (APCP), qui oeuvre pour la création d’une instance de régulation de la presse, est sorti.

APCP 35> Télécharger le bulletin sur le site de l'association.

Au sommaire, notamment :

- Le rapport de Marie Sirinelli à Aurélie Filippetti sur l'autorégulation des médias : les points principaux du rapport ; la position de l'APCP

- La loi sur l'égalité hommes / femmes et la formation des journalistes

- Patrick Eveno, nouveau président de l'Observatoire de la déontologie de l'Information (ODI)

- Un colloque à l'IPJ (Institut pratique du journalisme, Paris) sur les conseils de presse

- Militantisme de l'information, militantisme de conviction : Faut-il que les journalistes s'organisent autour des combats auxquels ils croient ?

- Un rapport parlementaire sur l'information scientifique

- "Selfisme" ou journalisme : se mettre en scène, une forme de marketing

- Egypte, Tunisie : à la recherche d'une autorégulation des médias.