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Bonne nouvelle : le réalisme scientifique n’annihile pas la liberté humaine

Michael Esfeld, philosophe allemand des sciences, s’efforce de montrer, dans son dernier ouvrage, que les lois déterministes et les explications naturelles ne vont pas à l’encontre du libre arbitre humain, contrairement à ce que pensent beaucoup d’« intellectuels post-modernes ».

C’est un livre philosophiquement rafraîchissant que publie EPFL Press : « Sciences et liberté. L’image scientifique du monde et le statut des personnes ». Il est particulièrement bienvenu à un moment où la tension entre science et croyance prend des allures de guerres de tranchées.

Son auteur, Michael Esfeld, se dit « engagé en faveur du réalisme scientifique », position philosophique selon laquelle « la science révèle la constitution du monde naturel », ce que, en tant qu’« entreprise humaine, elle est seule en mesure de faire ».

Les moyens de la science sont bien connus : l’objectivité, la systématicité et la confirmation par l’expérience. Mais si elle formule ses résultats en termes de lois universelles et déterministes, cela n’implique pas pour autant qu’elles entrent en conflit avec le libre arbitre humain. Telle est du moins l'affirmation du philosophe allemand.

Le vieux débat esprit/matière

Michael Esfeld.

Qui plus est, ajoute-t-il, ces lois scientifiques impliquent, d’une certaine façon, cette liberté. En effet, « la conceptualisation, l’approbation, la mise à l’épreuve et la justification de toute théorie, scientifique ou autre, présupposent la liberté des personnes de se forger leur propre opinion sur ce qu’il faut croire et sur la façon dont il faut agir, compte tenu des apports reçus du monde ».

Je résume ce livre en ces quelques phrases, mais Michael Esfeld développe son raisonnement de façon richement argumentée, complexe et plutôt abstraite. Ce qui fait que ce livre s’adresse surtout aux personnes familières des grandes théories cognitives passées et actuelles (atomisme, mécanique quantique, fonctionnalisme, Humeanisme, etc.).

En fait, il revisite le vieux débat esprit/matière et rejoint d’une certaine façon le dualisme cartésien, mais par une approche différente de celle du philosophe français : « Il faut un dualisme entre la matière en mouvement et les personnes qui sont toutes les deux des primitives ontologiques ».

Matérialisme versus idéalisme

C’est là sa proposition. Plutôt que de dire « Il n’y a que la réalité physique (matérialisme, science) » ou « Il n’y a que la réalité spirituelle (idéalisme, liberté) », nous pouvons concevoir que les deux réalités, science et liberté, « s’entremêlent », car elles sont toutes deux premières ontologiquement.

Esfeld part de la distinction effectuée par le philosophe américain Wilfrid Sellars entre l’image scientifique du monde et l’image manifeste du monde.

L’image scientifique est descriptive mais incomplète. Car, même si l’on admet que l’image scientifique dit la vérité sur le monde, cette image fait « abstraction des traits qui caractérisent les personnes. (…) [Or] toute théorie scientifique présuppose la liberté de personnes humaines dans la formation des concepts, la construction et la justification des théories ».

L’image manifeste, elle, place l’homme au centre, l’homme qui « crée de la signification et donc des règles pour la pensée et l’action ». Et donc aussi des règles pour définir ce qui est cognitivement acceptable ou non. Elle est donc préalable à l’image scientifique du monde.

Deux visions également « primitives »

Les deux manières de se représenter l'homme dans le monde sont fondamentales, « primitives ». Elles ont toutes les deux caractère d’« ontologie » (ce qui est). Aucune ne peut prévaloir sur l’autre. Elles sont chacune indispensables à l’élaboration de toute vision du monde et sont finalement complémentaires. Et elles sont chacune antérieures l’une par rapport à l’autre. Ce qui fait de l’homme un producteur de sens parfaitement libre à l’œuvre dans un cadre complètement déterministe. C'est du moins la conclusion que je m'autorise à formuler à la lecture du livre.

Par ailleurs, le biais employé par le scientisme pour refuser la moindre liberté à l’homme est, dans ce contexte, un « paralogisme naturaliste » : il tente abusivement de déduire des normes à partir des faits.

D'évidence, il est impossible de décrire des faits sans avoir des normes de construction de ces faits. Ces règles et ces normes « établies dans ces pratiques ne sont déterminées par rien de physique. Elles ne surviennent pas au physique et ne sont pas impliquées par la description physique du monde ».

Paralogisme naturaliste

Autrement dit, par elle-même, l’observation de la nature est impuissante à formuler ces normes : elles ne se trouvent pas objectivement devant nous en tant que faits. Il faut les construire et, pour ce faire, définir des concepts et mener des opérations intellectuelles. La science qui se prétendrait complète, qui affirmerait décrire complètement le monde sans avoir besoin de la liberté pour ce faire, commettrait une faute de logique et se discréditerait.

Mais, surtout, elle rendrait un mauvais service à la société : « La supposition que la science est en mesure de nous fournir des normes existentielles et sociétales est erronée – une erreur qui trouve son origine dans des personnalités des Lumières telles que La Mettrie, qu’on retrouve (…) dans le marxisme et qui est aujourd’hui alimentée par une mauvaise compréhension des découvertes en physique, en biologie évolutionnaire, en génétique, en neurosciences et en sciences cognitives, etc. Le fait d’accorder à la science un pouvoir aussi injustifié provoque une réaction de refus quant à la reconnaissance des vérités sur le monde qu’elle découvre effectivement. Malheureusement, cette réaction est aussi très répandue chez les intellectuels post-modernes. Elle conduit à l’abandon de la ligne de démarcation entre le fait (fact) et le faux (fake). Elle rejette ainsi non seulement le scientisme, mais aussi l’idée que la science contribue à la libération de l’humanité ».

 

L’homme est d’abord esprit

Le matérialisme érigé en dogme conduit au scientisme et le scientisme à la dégradation de la nature et à la flétrissure de l’homme. Il est urgent et vital, en tout, partout, de redonner sa place, la première, à l’esprit.

C'est parce qu'il est "esprit", et pas seulement un corps, que l'homme peut "se faire". Dessin : JL ML.

En France, le matérialisme a outrepassé ses droits et s’est imposé comme la norme du vrai dans les sciences et dans la politique. Avec des conséquences graves dans bien des domaines, notamment dans ceux de l’économie (triomphe du profit) et de la santé (influencé par les lobbies). Pour le matérialisme, le corps humain n’est qu’un ensemble de pièces agencées – ingénieusement, mais par le hasard ! – entre elles et sur lesquelles on peut donc agir mécaniquement (biologiquement, chimiquement) sans se préoccuper de « l’âme » du patient.

La conscience, considérée comme un simple fait individuel, est cantonnée dans le domaine privé. L’esprit, qui est la nature, la substance même de la conscience, est considéré comme un simple sous-produit du cerveau.

Et, de ce fait, est une donnée négligeable.

Cette vision du monde, qui fait de la matière la seule réalité à prendre en compte, engendre des tensions, des malaises et même des maladies, notamment mentales. La France est le pays qui consomme le plus de médicaments et particulièrement de psychotropes. L’hôpital, et particulièrement l’hôpital psychiatrique, est en crise aigüe. La méfiance, la peur, l’agressivité s’emparent du cerveau de nombreux compatriotes qui finissent par redouter l’avenir et s’entre-haïr.

Certains se révoltent. D’autres – beaucoup – se suicident (plus de 10 000 morts chaque année).
Il faut agir !
Et agir, c’est donner toute sa place, c’est-à-dire la première, dans nos décisions quotidiennes, à cette valeur dénigrée : l’esprit.

La première place, pour deux raisons, l’une philosophique, l’autre éthique.

> Philosophiquement  : c’est une vérité indéniable que, sans l’esprit, l’homme ni ne réfléchirait, ni ne comprendrait, ni ne parlerait, ni ne créerait. Et que donc rien ne pourrait être dit sur le monde. Le monde n’existe pour l’homme que parce que l’homme le pense. Dans sa conscience et par l’exercice qu’il fait de l’esprit (et toute science, toute connaissance n’est imaginable que dans et par l’esprit), le monde vient donc en second, grâce à la lumière de la conscience qui le fait apparaître.

De même, une matière qui existerait absolument, indépendamment de tout esprit (et qui dès lors serait considérée comme LA réalité), est une absurdité, une aporie, puisqu’alors nous ne pourrions pas avoir la moindre idée d’elle ni jamais être certain de quoi que ce soit la concernant.

> Ethiquement : seul l’esprit peut nous montrer que l’humanité est une, que nos différences sont inessentielles, qu’elles sont de formes, et non de nature. L’esprit seul peut nous faire aimer le sens de l’unité de l’humanité, de la responsabilité et de l’écoute, le respect et la curiosité de l’autre, des minorités et de la nature. Lui seul peut nous procurer la joie de vouloir être plus fortement que de vouloir posséder. Lui seul, libre par essence, peut provoquer l’enthousiasme de savoir, la curiosité du complexe et du beau, la gestion constructive des contraires dans le dialogue.

Lui seul sait marier les mots toi et moi, amour et fraternité, individu et universel.

Dans le concret, l’esprit et le corps sont un. C’est dans leur interaction permanente que se situe la clé d’un comportement juste, de décisions cohérentes et productrices d’harmonie, particulièrement en matière de santé.

L’impérialisme matérialiste, dont le symptôme le plus pernicieux est le scientisme et parce qu’il a voulu mener seul le monde et les affaires, est, malgré les innombrables et admirables réussites de la démarche scientifique, mortifère car il mutile l’homme et le désespère. Il doit accepter de regagner sa place comme base féconde – mais seulement partielle – des savoirs, de la connaissance.

Il peut conseiller la conscience et le cœur, mais jamais ne doit choisir et diriger à leur place.

J’invite ainsi tous les acteurs sensibles aux plus hautes valeurs et ceux qui se préoccupent du sort des souffrants et des victimes, ainsi que de l’exploitation effrénée et du saccage de la nature, à ouvrir les yeux sur la réalité de l’esprit, en commençant par sa découverte en soi, condition pour l’instauration de rapports justes, apaisés et constructifs avec tous les autres.

Je propose de réserver le mot « penser » à l’espèce humaine (1/2)

Un long échange sur Facebook, fin 2017, s’est instauré suite à ma contestation d’utiliser le mot penser tant pour les plantes que pour les animaux et sur ma proposition de le réserver à l’activité du penser réfléchi humain. Voici, dans un premier temps, l’exposé de ma vision du penser humain.

Décembre 2017 : le mensuel Sciences & Vie affiche en titre choc sur sa une : « Elles pensent ! – Révélations sur l’intelligence des plantes ». Selon moi, ce type d’affirmation provient d’une vision naïve, anthropomorphique, du monde et entretient une confusion néfaste entre différents termes qu’il est pourtant absolument nécessaire de distinguer.

Après la parution de ce numéro de Sciences & Vie, des discussions ont eu cours sur Facebook. J’ai participé à l’une d’elles et j’en ai lancé une à mon tour.

Le sujet, de toute évidence, est sensible. Les échanges, de ce fait, ont été parfois vifs.

La première discussion, dans laquelle des mélanges de significations et de termes ne pouvaient que conduire à la confusion et à l’incompréhension, m’a conduit à proposer une définition personnelle du « penser » qui fut le point de départ de la seconde discussion.

Je vais tenter d’expliquer pourquoi je réserve la faculté de penser à l’espèce humaine (quand elle s’en donne la peine, ce qui signifie que « penser » n’est pas une activité automatique). J’expose sur quoi cette définition est fondée et pourquoi elle est nécessaire dès lors qu’on aborde la question de nos rapports avec la plante, l’animal ou la nature (le vivant en général).

L’intelligence est partout dans le vivant qu’elle anime (homme, plante ou animal). Mais seulement chez l’homme elle peut être consciente d’elle-même, devenant du même coup conscience au sens le plus fort du terme. D’où cette spécificité, voire cette essence, du « penser ». Penser, c’est la conscience qui, faisant retour sur elle-même, oriente son propre flux.

La confusion, fréquemment faite, entre penser et être doué d’intelligence provient de l’oubli de cette particularité humaine.

Je restitue ici l’essentiel des dialogues que j’ai eu le plaisir de mener avec plusieurs internautes (dont j’ai changé les noms). Les textes ont été parfois réduits ou remaniés pour le confort de lecture.

Victor.- Extraordinaire avancée dans la connaissance des plantes, décrite dans le numéro de "Science et Vie" de décembre. Les Plantes pensent, sans cerveau, avec leurs cellules connectées de façon collective, décident ou non de germer selon des perceptions du temps sophistiquées. Elles ont une mémoire, peuvent apprendre, mais oui, mais oui (elles réalisent en quelque sorte si on essaye de les duper - il y a une très belle expérience décrite chez l'arabette, je crois) et prennent des décisions.

J-L.- Affirmer : « Les plantes pensent » me paraît être un abus de langage et peut conduire à embrouiller les esprits.
L’intelligence est partout dans le vivant qu’elle anime (homme, plante ou animal). Mais seulement chez l’homme elle peut être consciente d’elle-même, devenant du même coup pleine conscience. D’où cette spécificité, voire cette essence, du « penser ». Penser c’est l’esprit qui, faisant retour sur lui-même, oriente son propre flux.

La confusion, fréquemment faite, entre penser et être doué d’intelligence provient de l’oubli de cette particularité humaine.

Selon moi, Sciences & Vie, et à sa suite beaucoup de gens, confondent pensée et intelligence à l’œuvre dans tout le vivant, et notamment par le fait de l’homéostasie.

Voici la définition que, philosophiquement parlant, j’ai été amené à élaborer tant à partir de mes recherches antérieures qu’à l’issue de mes échanges sur les réseaux sociaux :

« Penser est l’activité libre de l’esprit qui élabore des représentations à partir de lui-même et des sensations du corps qui l’abrite. Cette activité permet à un être vivant d’apprécier, d’interpréter le monde, de choisir des pensées de façon illimitée, d’adhérer à des valeurs (éthiques, morales, etc.) et de partager ses représentations grâce au langage articulé, tout en étant conscient de soi en tant que sujet autonome, ce qui en fait un propre de l’homme.

Cette activité se distingue des autres activités du cerveau (et de certains organes) qui, parallèlement et inconsciemment, captent et gèrent les innombrables signaux et informations provenant du corps et de l’environnement. Ces dernières activités sont le fait de l’homéostasie, ensemble de processus impliquant une intelligence impersonnelle et œuvrant, de la même façon pour tout le vivant, pour la survie de l’espèce et des individus. On peut observer cette homéostasie chez tous les organismes vivants (animaux, plantes, etc.), ce qui peut conduire à une confusion avec la première activité qui seule, pour les raisons évoquées ci-dessus, peut être qualifiée de "penser". »

De façon très synthétique, penser, c'est concevoir et formuler consciemment des abstractions signifiantes et partageables (idées, paroles, schémas, écrits, etc.).

Victor.- Pourrais-tu définir ce qu’un corbeau ne fait pas dans ta définition ?

J-L.- Le corbeau ne "pense" pas comme l'homme pense car il n'a pas la conscience réflexive. Il n'a pas la possibilité de maintenir une distance par rapport aux données fournies par son cerveau. Il ne peut choisir des pensées, ni se penser pensant.

Ses activités sont mues par son organisme tout entier, en direct, en relation avec son environnement.

Cette impossibilité de sélectionner une orientation mentale autre que celle imposée par son corps (cerveau + organes majeurs) fait qu'il n'a aucune responsabilité sur ce qu'il fait, comme nous le disons pour les tout-petits enfants, les inconscients et les fous.

Les deux différences majeures entre le penser de l'homme et celui des autres organismes vivants (qu'il faut donc absolument distinguer) sont la créativité illimitée (ou liberté) et la responsabilité morale/éthique impliquée par la conscience réflexive.

Notre présent échange est un exemple typique, par sa forme comme par son fond, de l’activité du penser. Peux-tu citer un animal, une plante, qui soit capable d’en saisir le sens et d’y participer ?

C'est pourquoi je dis qu’il vaudrait mieux réserver le terme "penser" à l'espèce humaine.

Certes, par son animalité (psychologie comprise), l’homme est semblable à bien des autres espèces vivantes.

Mais, par son esprit réflexif (conscience d’avoir conscience ; cf. le je + le moi) et sa liberté/créativité, il peut s'en abstraire et choisir soit de subir son animalité à l'instar des autres espèces (qui, elles, n'ont pas ce choix), soit de l'utiliser pour s'interroger, se construire un savoir, un croire, se perfectionner individuellement et s'épanouir avec et au sein de son espèce.

Je conteste fermement que le vivant ait une pensée consciente individuelle identique à celle des humains. Il est animé par des processus impliquant une intelligence (homéostasie ; voir aussi l’hypothèse Gaïa, système intelligent s’autorégulant et voué au développement de la Vie) : oui ! Ce n’est pas la même chose.

Cette homéostasie nous anime nous aussi : c’est en cela que nous sommes de même nature que tout le reste du vivant. Ni plus, ni moins. Je ne "disqualifie" donc rien ni personne !
Cela dit, j’affirme que seule l’espèce humaine dispose d’une pensée qui, pour être appelée pensée, doit comporter 4 éléments :
- être individuelle et focale (une)
- pouvoir être consciente d’elle-même (et non seulement de soi en tant que corps)
- pouvoir former des abstractions et des concepts et les articuler en langage
- être en même temps volonté, c-à-d capable de choix entre les valeurs (éthiques, morales), c-à-d encore être doté de responsabilité (ce dont les animaux ni les plantes ne sont dotés. C’est pourquoi il n’y a plus de tribunal pour animaux comme ils existaient au Moyen-Âge).

Ce choix au sens précis diffère du choix que l’on peut croire observer dans la nature ou dans n’importe quel produit de l’intelligence artificielle.

Je défends la spécificité de l’espèce humaine (tout en reconnaissant l'unité du vivant) même si beaucoup la dise « indéfendable ».

L'un de ces critères que je décèle (et il y en a d’autres !) est le "je réflexif" dont l'animal ni la plante ne sont dotés. C'est pourquoi, par exemple, l’animal ne s’est jamais révolté, ni individuellement, ni collectivement, pour éradiquer notre espèce - alors qu’il en aurait largement la justification et le pouvoir ! - en représailles de nos exactions à son égard. Il n’a pas notre ego et n’est pas indigné, scandalisé alors qu’on le torture et le massacre depuis des siècles ! Alors qu’on détruit à longueur de journées notre et leur habitacle.

Les choix que l’on attribue à tort aux animaux et/ou aux plantes sont les effets de processus impliquant une intelligence qui animent tout le vivant (dont nous, sauf que nous avons en plus la possibilité d'en avoir conscience). Nous pouvons agir en conséquence.

Il me semble important de voir si notre espèce est la seule ou non à avoir une conscience. Je constate en tout cas que les autres espèces n’ont pas d’ego comme nous (ego = je + moi).

Je n’en conclue nullement que l’espèce humaine soit supérieure !

Je dis seulement que nous seuls avons la responsabilité (du fait de notre conscience) de respecter et maintenir toutes les autres espèces en bon état. Aucune autre espèce n’a ni la possibilité ni le « devoir » de respecter ou de s’occuper du maintien de toutes les autres. Elles font ce qu’elles ont à faire et le font d’ailleurs justement mieux que nous, parce que, à la différence de nous, elles n’ont pas la possibilité de « choisir » (ce qui nous est réservé) de déroger aux lois naturelles.

> Suite et fin de l'article.

Manifestation pour la liberté de vaccination du 9 septembre 2017

Environ 300 manifestants étaient réunis devant le ministère de la santé, ce samedi 9 septembre, pour protester contre la volonté de la ministre de la santé d’imposer 11 vaccins.

La manifestation était organisée par Ensemble pour une vaccination libre (EPVL). Des délégations de plusieurs pays, ainsi que de nombreuses mamans, ont participé.

Reportage sans commentaire : Jean-Luc Martin-Lagardette.

Vidéo 1

Vidéo 2

Vidéo 3

Vidéo 4

Vidéo 5.

> Pour plus d'information au sujet de cette manifestation, lire le reportage de Prévention Santé.

Liberté et déterminisme – La thèse féconde et méconnue d’un grand philosophe allemand : Fichte

L’Univers a-t-il un sens ? Philosophiquement, la réponse est attendue par chacun de nous. Mais que peut-on en dire de façon générale ? Sommes-nous libres ou entièrement déterminés ? Fichte affirmait que la liberté humaine est totale car elle précède tout objet de notre conscience. Mais la démonstration ne peut en être faite que par une démarche individuelle.

Broken off part in a chain

Sommes -nous déterminés (chaîne) ou libres (lumière) ? Ou les deux à la fois ?

Dans le monde occidental, un consensus tacite relègue ces interrogations, surtout la première, dans la sphère philosophique ou religieuse. Donc, dans l’ordre du privé.

Dans le domaine de la science, tout se passe comme si l’Univers n’avait pas de sens précis. L’équation unique d’où découlerait toute notre connaissance du monde n’a pas été trouvée et continue d’être espérée sinon promise.

En attendant, cette connaissance est morcelée en lois et disciplines sans lien entre elles.

Cette situation a une conséquence pratique très importante : l’esprit est considéré comme une simple émanation de la matière. Un sous-produit, en quelque sorte. Et la conscience devient « un objet scientifique comme un autre ».

C’est la thèse réaliste.

Hasard et nécessité

Né du « hasard et de la nécessité » (Jacques Monod) l’esprit n’a pas véritablement de sens, sinon celui d’être une faculté psychotechnique d’assemblage de pensées et des connaissances.

hasardDu coup, pour le matérialisme, seul a droit de cité, en matière de savoir, ce qui est « objectif », c’est-à-dire, selon lui, ce qui est expérimentable ou mesurable. Il est devenu la « religion » de la plupart des scientifiques et des sociétés comme la nôtre, dans lesquelles les sciences ont conquis une place centrale et motrice.

Conséquence plus ou moins directe : la Terre n’est plus qu’une boule sans âme composée d’objets divers et variés qu’on peut exploiter. Et si l’homme a un « statut » particulier, ce n’est pas par sa « nature » particulière (il n’a que des différences de « degré » par rapport à l’animal), mais parce qu’il faut bien établir des règles pour vivre ensemble.

La logique du réalisme conduit au matérialisme, au déterminisme, voire au fatalisme. Pour lui, la liberté humaine est une illusion : tout acte humain est la conséquence obligée de causes « extérieures à l’esprit » plus ou moins perceptibles.

La matière n’est qu’illusion

A l’inverse se place la thèse idéaliste pour qui c’est la matière qui est issue de l’Esprit, c’est Dieu qui a engendré l’Univers. La matière n’est qu’illusion, seul compte l’Un éternel dans lequel chacun est invité à fondre son ego pour connaître la félicité.

La conséquence, selon cette position idéologique, est parfois la superstition, la paresse intellectuelle avec un mépris pour les sciences dites (ou prétendues) exactes et un désintéressement des mécanismes et des lois de la matière, un délaissement excessif de leur maîtrise, une part trop grande laissée aux puissants, une culpabilisation due à l’idée que le mal subi procède d’un manque de foi ou de communion avec la toute puissance divine, un attachement à UNE révélation en conflit avec les autres, une exaltation illuministe (que Kant nomme Schwärmerei), voire un délire mystique, etc.

Pour l’idéaliste, ce qui compte, c’est la valeur morale, c’est le Bien, identifié à Dieu (ou à la religion, ce qui n’est pas tout à fait la même chose). Dieu est le centre de tout et doit être « servi », « adoré », etc.

Les thèses sont irréconciliables. Là se situe l’écueil sur lequel bute tant le réaliste que l’idéaliste : ils sont obligés de cohabiter alors que leurs conceptions du monde sont incompatibles. Or, elles sont incapables de se réfuter l’une l’autre.

D’ailleurs, aujourd’hui encore, personne, aucun scientifique n’est en mesure d’expliquer comment fonctionne le lien entre le corps et l’esprit. Entre ces deux mondes, il n’est aucun pont.

L’esprit est premier

Pour trancher, on ne peut se baser sur aucune observation objective  : il faut choisir entre réalisme et idéalisme. Ou se bricoler une synthèse plus ou moins bancale entre les deux. C’est une question par essence idéologique.

D’où la primeur que nous devons nécessairement accorder à la pensée, mais en disant immédiatement, en même temps, que la pensée contient en elle-même un principe de limitation par la matière.

Mais de limitation seulement, pas de dépendance ! Cette précision est capitale.

Pour le dire autrement, l’esprit de l’homme est premier, spéculativement parlant. Il est liberté absolue, inconditionnée, comme l’est l’Esprit dont il est consubstantiel.

Et il est mis constamment au défi de cette liberté par la matière (le corps, la nature, l’Univers, les autres).

Le moi humain (« l’âme »), qui est essentiellement volonté, fait ainsi le pont entre liberté et déterminisme, entre idéalisme et réalisme. A charge pour lui de faire coïncider les deux par ses choix (moraux et cognitifs).

Cette thèse est celle d’un philosophe mal connu mais qui a fasciné beaucoup de ceux qui ont voulu pénétrer dans son « savoir du savoir ».

Doctrine de la science

sartre1Durant l’adolescence, j’ai été attiré par la conception de la liberté développée par Jean-Paul Sartre.

Avec sa fameuse formulation « l’existence précède l’essence », il affirmait la totale liberté de l’homme et, par voie de conséquence, sa responsabilité. Quels que soient les paramètres qui s’imposent à nous, c’est ce que nous choisissons librement d’en penser, et d’en faire surtout, qui nous définit.

L’homme se crée par ses actes.

Mais Sartre était athée, du moins jusqu'à quelques jours avant sa mort. En effet, pour lui, comment concilier son idée de la liberté avec celle de l’existence d’un Dieu ? J’ai voulu creuser sa pensée pour mieux la cerner, ce qui m’a conduit de fil en aiguille à étudier un long cortège de philosophes.

Johann_Gottlieb_Fichte

Johann_Gottlieb_Fichte. Source : wikipédia.

Ceux qui m’ont le plus marqué, qui ne tiraient pas tous dans le même sens d’ailleurs, furent, après les grands penseurs grecs survolés rapidement, Husserl, Berkeley, Nicolas de Cues, Maître Eckhart, Descartes, Vico, Leibniz, Spinoza, Kant, Pascal, Rousseau, Voltaire, Hegel, Nietzsche, Bergson, Bachelard, Popper, Arendt, Feyerabend, Prigogine et notre contemporain Bernard d’Espagnat.

Et, pour moi surnageant par son originalité et sa profondeur au milieu de tous, Fichte (1762-1814), avec sa fameuse Doctrine de la science, réflexion sur le savoir du savoir, qu’il a exposée en une douzaine d’ouvrages différents !

Premier principe

Fichte BNF

L'ouvrage est en libre consultation sur le site de la BNF. Attention, il faut s'accrocher pour entrer dans la philosophie du Messie de la raison...

Je ne vais pas développer la pensée de ce philosophe singulier et méconnu, surtout trop peu étudié à la façon dont il l’avait recommandée, c’est-à-dire en expérimentant sur soi-même la démarche qu’il proposait.

Je dirais simplement qu’il pensait avoir trouvé un premier principe absolument vrai et « inconditionné » permettant de comprendre et de déduire toutes les connaissances de toutes les sciences.

Une base pour garantir l’accès au savoir de tous les savoirs. Et qui propose une cohabitation, au plan spéculatif, du réalisme et de l’idéalisme.

Sa découverte est un approfondissement du « cogito ergo sum » cartésien et une justification du criticisme[1] de Kant, philosophe qu’il admirait.

Le premier principe de tout savoir humain n’est pas un être, ni un objet, c’est un acte, un pur acte d’intention et de vision spirituelle. Cette vision n’est pas objectivable, pas plus que l’œil ne peut voir son voir.

Invisible immédiatement à l’esprit, elle ne peut être que déduite, après investigation intellectuelle donc. Mais une fois vue ainsi, elle est évidemment vraie et certaine. C’est cet acte qui fait « le fondement de toute conscience et seul la rend possible »[2].

Sujet et objet à la fois

Ce principe est, pour nous, absolument premier. Avant même la matière car, sans lui, sans pensée, ce serait un non-sens de parler de quelque matière que ce soit…

Derrière ce principe, on ne peut rien apercevoir (avant la conscience, il n’y a rien dont on puisse parler[3]). Fichte part de ce constat, qu’il qualifie d’absolu : « Tout être présuppose une pensée ou une conscience de lui-même ».

Plusieurs conséquences majeures découlent de cette affirmation apparemment banale : la lumière de l’esprit est première en tout ; tout « moi » est à la fois sujet et objet  ; il n’y a pas d’objectivité totale possible ni dans la vie courante ni même dans aucune science ; le un et le divers sont toujours liés, etc.

Ce trait de génie a inspiré de nombreux successeurs de Fichte[4], dont Hegel avec son célèbre « Tout ce qui est réel est rationnel ; tout ce qui est rationnel est réel ».

L’intuition intellectuelle

Les innombrables ouvrages dans lesquels l’auteur de la Phénoménologie de l’esprit déploie sa dialectique spéculative peuvent, d’une certaine façon, être considérés comme un développement de « l’intuition intellectuelle » du premier principe de Fichte.

Démontant le scepticisme, renvoyant dos à dos réalisme et idéalisme, ou plutôt les faisant cohabiter, Fichte me paraît déjà annoncer certains aspects de la physique quantique en tranchant la question de savoir si la réalité est dans les choses ou dans nos représentations : toujours dans les deux en même temps !

Avec ce magnifique corollaire : l’homme est à la fois libre et déterminé, mais c’est son vouloir, son action, qui tranchent et font le vrai. Et c’est la liberté de l’esprit humain qui est la raison d’être de l’Univers. Du coup, l’univers, et avec lui la matière, n’est pas fait pour être connu absolument. Les sciences particulières ne peuvent être le but suprême de l’homme. Le monde peut (et doit) être exploré, investigué le plus possible, mais sa fonction essentielle est d’ordre moral : elle est d’accueillir la liberté humaine qui en est co-créatrice.

Le savoir, oui, mais un savoir qui se prolonge en action en cohérence avec lui-même.

L’Univers a, ainsi, à la fois un sens et pas de sens. Il n’a pas UN sens qui s’impose à nos perceptions, mais il en a un que notre liberté peut se choisir : celui de nous épanouir, par nos actes, en être d’amour (fraternité) et de lumière (connaissance). Alors, l’Univers entier concourt à notre élan.

C’est notre volonté qui est faite sur la Terre

Dans une certaine mesure, « tout se qui se produit dans ce monde sert à l’amendement et à la formation des hommes et, ainsi, à l’accomplissement de leur but terrestre »[5]. C’est donc, non pas la volonté de Dieu qui est faite sur la terre, puisque nous sommes libres, mais la nôtre. Mais elle opère dans le cadre des lois universelles.

A nous de faire l’usage de la liberté soit en nous perdant dans l’infinie diversité de la matière (les sciences particulières, la vie commune, la position réaliste), soit en nous haussant jusqu’à l’universel (la connaissance de l’Esprit qui intègre la matière ; la position réaliste fécondée par la position idéaliste). En devenant co-créateur de soi à l’image du Verbe, terme que Fichte utilise dans plusieurs de ses thèses.

Nous sommes actes créateurs en continu et nous avons selon notre savoir et notre foi.

Fichte eut de gros ennuis professionnels et politiques en raison de ses idées[6]. Se disant « prêtre de la vérité » et surnommé ironiquement le « Messie de la Raison pure », il fut accusé d’athéisme.

Le moi semblable à l’auto-énonciation de Dieu

Bien que croyant, il s’attachait à ne parler philosophiquement que de ce qui était rationnellement admissible. Il ne pouvait donc pas penser Dieu comme une essence absolue, existant comme une chose concrète quelque part hors de nous, puisque nous ne pouvons observer, par définition, ce qui nous est transcendant.

En revanche, nous pouvons l’expérimenter en nous, par l’intuition intellectuelle et le sentiment « moral ».

Pour lui, le pur[7] « je suis » qui habite la conscience humaine et qui est accessible seulement par « l’intuition intellectuelle », en faisant abstraction de tout ce qui nous est « objectif », est infiniment libre. Il est semblable à l’auto-énonciation de Dieu.

Le reconnaître, et agir en conséquence, conduit à la béatitude et prépare l’avènement de « l’Age de l’Esprit ».

Cette vision n’a plu du tout aux autorités religieuses de l’époque et à pas mal de ses confrères. Elle ne plairait pas plus aujourd’hui ni aux représentants des religions et des sciences, ni aux pouvoirs publics…

Elle mérite pourtant d’être étudiée, approfondie et adaptée aux connaissances modernes. J’aimerais pouvoir un jour y consacrer un livre entier tant cette vision est pénétrante et exaltante.

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[1]. Criticisme : théorie définissant les conditions de la rationalité et la limitant au domaine du sensible. Le métaphysique, l’invisible sont, eux, du ressort de la liberté et de la foi.

[2]. J. G. Fichte, Doctrine de la science, 1794, Paris, Vrin, 1999.

[3] Fichte parle ici philosophiquement et non psychologiquement. Ainsi les notions d’inconscient, de préconscient, etc., qui peuvent intervenir après l’intuition intellectuelle et sont conditionnées par elle, n’entrent pas en ligne de compte.

[4]. Notamment Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie.

[5]. Fichte, La Destination de l’homme, Flammarion, Paris, 1995.

[6] Et certaines considérations politiques, sorties de leur contexte théorique, ont créé la polémique comme possible inspiration pour le régime du IIIe Reich.

[7]. « Pur » : l’acte seul de voir, la pure lumière qui permet la conscience, abstraction faite de tout objet de cette conscience.

 

11 – Hegel : « Ce droit inaliénable de l’homme de se donner ses lois du fond de son coeur »

Pour Hegel, les « sectes » naissent par réaction contre l’ordre imposé par la religion, par des personnes souhaitant se donner « une loi de moralité issue de la liberté ». Une loi qui, peu à peu, s’éloigne de sa source et se mue à son tour en ordre dogmatique…

Pour le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), l’épanouissement de la raison était le sens de l'Histoire.

Pour le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), l’épanouissement de la raison était le sens de l'Histoire.

A notre époque, rares sont les philosophes qui ont quelque chose d’original ou de profond à proposer à ce sujet - c’est-à-dire autre chose que l’écho simpliste du discours antisecte. Rares aussi sont les intellectuels qui seulement cherchent à comprendre le phénomène, pourtant porteur d’enjeux essentiels : y a-t-il des limites, et si oui lesquelles, à l’autonomie de la raison ? Où commence, ou finit l’influence ? La société peut-elle empiéter sur cette liberté, si oui, comment et jusqu’où ? La problématique des sectes est au cœur des rapports entre vérité et erreur, bien et mal, intérêt particulier et intérêt général, liberté et autorité.

Au dix-huitième et au dix-neuvième siècle, la question de la liberté était fondamentale. Elle puisait essentiellement son intensité dans la volonté de beaucoup de s’émanciper des tutelles royales et religieuses. Aujourd’hui, où la République a succédé à l’Empire et où l’emprise catholique est beaucoup plus légère[1], la question ne peut plus se poser en de mêmes termes. Les enjeux restent cependant centraux.

PositivitéEtudions par exemple l’analyse d’un Hegel sur le rôle des sectes dans l’histoire religieuse. Dans un essai intitulé La Positivité de la religion chrétienne[2], le philosophe allemand consacre trois pages sur cette question sous le titre « Nécessité de l’apparition de sectes ».

Selon lui, les sectes sont nées en réaction contre la « légalité religieuse », à l’initiative d’hommes désireux de « se donner une loi de moralité qui fût issue de la liberté ». S’ils survivaient à la répression qui s’ensuivait quasi systématiquement, ces personnages, s’exprimant publiquement, convainquaient d’autres personnes et finissaient par constituer des sectes. Celles-ci établissaient de nouvelles règles et de nouveaux dogmes et, finissant par oublier que leur acte de naissance s’était opéré sous le sceau de la liberté, formaient à leur tour des églises.

S’émanciper des tutelles

Carcassonne : expulsion d'Albigeois opposés au pouvoir des prêtres catholiques.

Carcassonne : expulsion d'Albigeois (cathares) opposés au pouvoir des prêtres catholiques au temps de l'Inquisition.

D’où la nécessité de nouvelles sectes : « Etant donné ce dessein des diverses Eglises chrétiennes de déterminer, de commander et de produire la disposition d’esprit et les motifs des actions, d’une part, en instituant des statuts et des règlements publics, d’autre part, en utilisant le pouvoir exécutif nécessaire pour y parvenir, et étant donné l’impossibilité de régir la liberté de l’homme par ces moyens et de produire quelque chose de plus que la légalité, il fallait de temps à autre (…) qu’il y eût des hommes que cette légalité religieuse, ce caractère tel que l’ascétisme est capable de le former, ne satisfaisaient pas dans les exigences de leur propre coeur, et qui se sentaient capables de se donner une loi de moralité qui fût issue de la liberté. S’ils ne gardaient pas leur foi pour eux-mêmes, ils devenaient les fondateurs d’une secte qui s’étendait lorsqu’elle n’était pas réprimée par l’Eglise ; au fur et à mesure qu’elle s’éloignait davantage de sa source, elle ne retenait plus, à nouveau, que les règles et les lois de son fondateur – lesquelles, pour les sectateurs, n’étaient plus des lois issues de la liberté mais, à nouveau, des statuts d’Eglise. Cela conduisait derechef à la naissance de nouvelles sectes, et ainsi de suite. »

La voie divergente s’institue à son tour comme église

Pour Hegel, donc, c’est un désir de liberté par rapport au dogme qui suscite la naissance d’une voie divergente qui grossit, se sépare de l’Eglise d’origine, puis s’institue son tour comme église, induisant dès lors la nécessité d’une nouvelle voie plus libre qui, à son tour…

Le philosophe explique que la liberté et la raison sont liées. La raison, c’est la faculté qui fonde la première caractéristique de l’espèce humaine. L’ignorer, la faire passer en second sous quelque prétexte que ce soit, c’est ôter à l’homme sa dignité essentielle :

hegel 2

Hegel : « Le seul mobile qui soit moral, le respect de la loi morale, ne peut être suscité que dans un sujet chez qui cette loi est législatrice, sort d’elle-même de son for intérieur ». Illustration : Ufuk Suçsuzer.

« L’erreur fondamentale sur laquelle repose tout le système d’une Eglise est la méconnaissance des droits de chaque faculté de l’esprit humain, notamment de la première d’entre elles, la raison ; et si celle-ci a été méconnue par le système de l’Eglise, le système de l’Eglise ne peut être autre chose qu’un système du mépris des hommes. (…) La raison établit des lois morales nécessaires et universelles. Comme telles, Kant (…) les appelle objectives. Les transformer ensuite en lois subjectives, ou en faire des maximes, leur trouver des mobiles, c’est là le problème pour lequel on a tenté des solutions infiniment diverses. (…) Le seul mobile qui soit moral, le respect de la loi morale, ne peut être suscité que dans un sujet chez qui cette loi est législatrice, sort d’elle-même de son for intérieur. »

Certes, les théologiens reconnaissent la plupart du temps cette « faculté législatrice à la raison ». Mais ils proclament que « la loi morale existe comme quelque chose en dehors de nous, comme quelque chose de donné ». D’où la nécessité pour l’institution religieuse de « susciter le respect pour (cette loi morale) d’une autre manière (que le for intérieur) ».

Donc, par une coercition extérieure…

Les sectes défendent un droit « sacré »

Ensuite Hegel fait un parallèle entre les arts et la vertu. Les arts ont pu être cultivés, enseignés, transmis d’une génération à l’autre tout en progressant dans la perfection. Tout au contraire, sur le plan de la vertu, « non seulement la moralité des hommes ne s’est pas visiblement accrue, mais encore, sans pouvoir profiter de l’expérience de tous ceux qui l’ont précédée, chacun doit tout reprendre au commencement pour son propre compte. »

La moralité, la vertu, résultent de productions personnelles, de créations individuelles permanentes. Elles n’ont pas le caractère objectif des arts ou des sciences qui peuvent, de ce fait, être confiés en héritage.

Hegel nous signifie par là que la liberté de choisir ses pensées et ses valeurs nous est essentielle : c’est, pour lui, le propre de la nature humaine.

Le droit de se donner sa loi à soi-même

Or l’Eglise justifie son pouvoir et ses prérogatives par la maîtrise et la gestion de la « loi morale » extérieure. Proclamer que la soumission de chacun à ce « code étranger » est « contraire au droit de la raison », c’est saper les fondements mêmes de la puissance ecclésiastique :

« Les législations et les constitutions civiles, poursuit le philosophe, ont pour objet les droits externes des hommes, et la constitution ecclésiastique [a pour objet] ce que l’homme se doit à lui-même ou doit à Dieu. Or, ce que l’homme doit à Dieu et se doit à lui-même, l’Eglise prétend le savoir et institue en même temps un tribunal devant lequel elle en juge. Elle a (…) établi de la sorte un vaste code moral qui contient et ce que l’homme doit faire, et ce qu’il doit savoir et croire, et ce qu’il doit ressentir. C’est sur la possession et le maniement de ce code que se fonde tout le pouvoir législatif et judiciaire de l’Eglise, et s’il est contraire au droit de la raison de chaque homme d’être soumis à un tel code étranger, toute la puissance de l’Eglise est illégitime. A ce droit de se donner sa loi à lui-même, de ne rendre compte qu’à lui-même de l’emploi qu’il en fait, nul homme ne peut renoncer, car il cesserait d’être homme par cette aliénation. Mais ce n’est pas l’affaire de l’Etat que de l’empêcher d’y renoncer - ce serait vouloir contraindre l’homme à être homme, ce serait violence. »

Comment naît un « gourou »

Pour Hegel, « le sentiment qu’avaient certains individus d’avoir le droit d’être à eux-mêmes leur propre législateur » est à l’origine de la formation de toutes les sectes. Celles-ci sont donc justifiées puisque qu’elles défendent un droit “sacré” bien que laïc comme nous dirions avec nos mots d’aujourd’hui.

Le philosophe n’était pourtant pas aveugle. Il n’ignorait pas les dérives que ces mouvements ont parfois engendrées. Pour lui, les créateurs de sectes, étant « nés à des époques barbares ou dans une couche du peuple que ses maîtres condamnent à la grossièreté », produisaient leurs règles sous l’effet d’une « imagination surexcitée, sauvage et abandonnée au désordre ».

C’était donc une réaction compréhensible, sinon excusable : « L’abandon d’une religion purement positive[3] entraîne fréquemment dans son sillage l’immoralité, quand la foi n’était qu’une foi positive ; la faute en revient directement à la foi positive et non pas à l’abandon de celle-ci ».

Si les fidèles s’écartent d’une religion, c’est souvent par besoin de plus d’authenticité, parce qu’ils refusent les fantasmes, les mystères, tout ce que la raison ne peut atteindre d’elle-même ni partager avec d’autres à l’extérieur du groupe.

Mais, pour quitter leur religion, pour se soustraire à une autorité vécue comme injustifiée et trop pesante, ces fidèles doivent déployer une grande énergie. D’abord pour tenter de convaincre de la nécessité de changements au sein de l’église. Puis, devant les résistances de l’institution, pour faire pression sur elle. Et enfin, devant son refus définitif, pour s’en arracher.

« Une belle étincelle de raison »

Leurs comportements, une fois la liberté recouvrée, manquent alors de direction et de bornes. Leur imagination, « surexcitée, sauvage », se trouve « abandonnée au désordre ».

A moins que le plus dynamique de ces contestataires ait suffisamment d’ascendant sur eux pour les rassembler autour de sa personne.

À la lumière de cette analyse, nous pouvons expliquer pourquoi et comment naît ce que nous appelons aujourd’hui un “gourou”. Vu sous cet angle, le gourou offre un goulot pour canaliser des violences nées du refus de se soumettre aux lois d’une autorité devenue illégitime. La responsabilité du schisme est alors partagée par les deux côtés : refus de changer au nom de l’institution, de la tradition, de la « positivité » de la religion, d’une part ; volonté de changer au nom même de la « voix de la conscience », de la « loi morale » qui est à la source-même de la religion, et de son application effective, d’autre part.

Hegel propose ainsi de distinguer « secte positive », qui « évoque quelque chose de fâcheux », et « secte philosophique » qui « ne mérite pas qu’on lui oppose un non associé à l’idée de condamnation et d’intolérance ».

Hegel conclut son chapitre sur la “Nécessité de l’apparition de sectes” en disant que, sous les « productions » de cette imagination débridée, « une belle étincelle de raison jaillissait parfois, sans que cesse un seul instant d’être proclamé ce droit inaliénable de l’homme, qui est de se donner ses lois du fond de son cœur. »

[1] Plus légère sur les consciences mais encore présente dans les mentalités.

[2] Rédigé en 1796. PUF, Paris, 1983. Paradoxalement, le terme « positivité » a en fait pour l’époque une connotation négative. Hegel entend par là ce qui se rapporte à la croyance, à ce qui ne peut être produit par la raison (rites, miracles, mystères, etc.) et qui doit être accepté passivement, sous l’autorité de la religion ou de l’Eglise.

[3] « Positive » : dont l’autorité repose uniquement sur des croyances et qui se formalise en rites.

> A suivre :

12 - Désormais, après l'avoir combattue, l'Eglise profite de la liberté de conscience

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