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9 – « Ils osent refuser à l’Eglise le droit d’exercer la censure ! »

L’Eglise, avec sa mentalité de l’époque, opposa un rejet violent à la liberté de la presse revendiquée par la Révolution. Et ce, avec une brutalité et une bonne conscience qui nous paraissent aujourd’hui proprement surréalistes. Et des listes de « sectes » sont déjà dressées par les autorités.

L'Index des livres interdits par l'église catholique ne cessa d'être une liste officielle qu'en 1966 !

L'Index des livres interdits par l'église catholique ne cessa d'être une liste officielle qu'en 1966 ! De grands philosophes comme Kant ou Sartre avaient "l'honneur" d'y figurer...

Dans son encyclique Mirari vos, le pape Grégoire XVI vante la création du fameux Index, liste de livres interdits car contenant de « mauvaises doctrines » : « Mais bien différente a été la discipline de l’Église pour l’extinction des mauvais livres, dès l’âge même des Apôtres. Nous lisons, en effet, qu’ils ont brûlé publiquement une grande quantité de livres (Act. Apost. XIX). Qu’il suffise, pour s’en convaincre, de lire attentivement les lois données sur cette matière dans le Ve Concile de Latran et la Constitution publiée peu après par Léon X, notre prédécesseur d’heureuse mémoire, pour empêcher "que ce qui a été heureusement inventé pour l’accroissement de la foi et la propagation des arts utiles, ne soit perverti en un usage tout contraire et ne devienne un obstacle au salut des fidèles". Ce fut aussi l’objet des soins les plus vigilants des Pères de Trente ; et pour apporter remède à un si grand mal, ils ordonnèrent, dans le décret le plus salutaire, la confection d’un Index des livres qui contiendraient de mauvaises doctrines. "Il faut combattre avec courage", disait Clément XIII, notre prédécesseur d’heureuse mémoire, dans sa lettre encyclique sur la proscription des livres dangereux, "il faut combattre avec courage, autant que la chose elle-même le demande, et exterminer de toutes ses forces le fléau de tant de livres funestes ; jamais on ne fera disparaître la matière de l’erreur, si les criminels éléments de la corruption ne périssent consumés par les flammes".

"Des doctrines qui ébranlent la soumission due aux princes"

Le premier de tous les index des livres interdits est publié en 1544 par la Faculté de théologie de l'Université de Paris.

Le premier des index des livres interdits est publié en 1544 par la Faculté de théologie (Université de Paris).

« Par cette constante sollicitude avec laquelle, dans tous les âges, le Saint-Siège Apostolique s’est efforcé de condamner les livres suspects et dangereux et de les arracher des mains des hommes, il apparaît clairement combien est fausse, téméraire, injurieuse au Siège Apostolique, et féconde en grands malheurs pour le peuple chrétien, la doctrine de ceux qui, non contents de rejeter la censure comme trop pesante et trop onéreuse, ont poussé la perversité, jusqu’à proclamer qu’elle répugne aux principes de la justice et jusqu’à refuser audacieusement à l’Église le droit de la décréter et de l’exercer. Nous avons appris que, dans des écrits répandus dans le public, on enseigne des doctrines qui ébranlent la fidélité, la soumission due aux princes et qui allument partout les torches de la sédition ; il faudra donc bien prendre garde que trompés par ces doctrines, les peuples ne s’écartent des sentiers du devoir. »

Déjà, des "listes noires" de sectes contre les "enfants de Bélial" et autres déviants

L’encyclique Mirari vos évoque également « les extravagances coupables et les désirs criminels » d’un certains nombre de sectes, Vaudois, Béguards, Wicléfistes et « autres semblables enfants de Bélial[1], la honte et l’opprobre du genre humain (qui) pour ce motif, furent, tant de fois et avec raison, frappés d’anathème par le Siège Apostolique. Si ces fourbes achevés réunissent toutes leurs forces, c’est sûrement et uniquement afin de pouvoir dans leur triomphe se féliciter, avec Luther, d’être libres de tout ; et c’est pour l’atteindre plus facilement et plus promptement qu’ils commettent avec la plus grande audace les plus noirs attentats ».

On comprend, ajoute le texte papal, que ces “fils du diable” demandent avec force « la séparation de l’Église et de l'État, et la rupture de la concorde entre le sacerdoce et l’empire. Car c’est un fait avéré, que tous les amateurs de la liberté la plus effrénée redoutent par-dessus tout cette concorde, qui toujours a été aussi salutaire et aussi heureuse pour l’Église que pour l'État ».

Ces personnes et ces groupes étaient considérés comme des hérétiques[2]. Après l’édit de Constantin Ier en 313 et le concile de Nicomédie en 317, le dogme chrétien est défini comme norme de la "vraie foi", par réaction aux "déviances" des hérétiques. Plus tard, la bulle Gratia Divina (1656) définit l’hérésie comme « la croyance, l’enseignement ou la défense d’opinions, dogmes, propos, idées contraires aux enseignements de la sainte Bible, des saints Évangiles, de la Tradition et du magistère. »

Etre déclaré "hérétique" pouvait conduire à être brûlé par la "sainte" Inquisition.

Etre déclaré "hérétique" pouvait conduire à être brûlé par la "sainte" Inquisition.

Les hérétiques étaient considérés par les croyants orthodoxes comme pires que les débauchés et les Sarrasins. Innocent III, dans ses lettres, les appelait « scorpions, démons et cancer ». Saint-Bernard les traitait de « chiens qui mordent et de renards qui trompent » (De Consideratione, III, 1). Malgré quelques voix s’opposant à l’exécution juridique de ces « faux catholiques », l’hérésie était vue comme une maladie : les membres gangrenés devaient être retranchés et donc les dissidents mis à mort.

Déjà, des listes de sectes étaient dressées. Le code de Frédéric Il (1238) en énumère dix-neuf ; le chroniqueur franciscain de Parme Salimbène en compte cent trente. Les Cathares (ou hérétiques manichéens) forment parmi elles une importante classe distincte. Mais il y avait aussi les Vaudois, les Humiliati (dissidents évangéliques), les Amauriens (panthéistes), les Béguines et les Béguards (réformateurs), etc.

On voyait également s’affirmer des gourous avant l’heure, appelés alors “prédicateurs” ou “iconoclastes”, comme Pierre de Bruys, Henri de Lausanne, Eudes et Tanchelme, etc.[3]

[1] Bélial, roi de l’Enfer.

[2] Une hérésie (du grec hairesis, choix, préférence pour une doctrine) est d'abord une école de pensée. La traduction latine en est secta, secte. L'Antiquité n'attachait pas de valeur péjorative à ces termes.

[3] Voir Histoire du christianisme - Le Moyen Âge, Paul Fargues, 1934.

> A suivre :

10 - La foi contre la raison versus la foi en la raison

> Tous les articles du dossier.

5 – Les mauvais comportements des croyants éloignent les « gentils » de Dieu

Grâce à l’Edit de Tolérance (voir article précédent), un grand pas est fait sur le plan de la liberté de penser. Et ce, grâce à la “secte ” protestante qui a tenu bon et qui a, elle aussi, évolué. Mais celle-ci connut aussi les errements de l’intolérance.

Dès l’origine de leur mouvement, les protestants s’illustrèrent également par des actes d’intolérance. Actes qui suscitèrent à leur tour de véhémentes protestations et des dissidences !

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Michel Servet, brûlé vif pour blasphème.

Castellion

Sébastien Castellion, réformateur humaniste protestant, chantre de la tolérance.

Ainsi, Michel Servet, théologien (il se disait chrétien) et médecin d'origine espagnol, fut brûlé vif pour ses idées à Genève (Suisse) en 1553, sur ordre du Grand Conseil contrôlé par le protestant Calvin. Servet croyait en un Dieu « auquel l'homme peut s’unir » et refusait la Trinité . Il faut dire qu’il n’y allait pas de main morte puisque, pour lui, la Trinité était un « chien des Enfers à trois têtes, signe de l’Antéchrist » !

En réaction au « brûlement » de Servet, Sébastien Castellion, humaniste, bibliste et théologien protestant français, et ses amis de Bâle, adversaires de Calvin, firent paraître l’année suivante le Traité des hérétiques. Ils entamaient ainsi une longue polémique sur la tolérance qui allait vite s’envenimer. En 1560, en effet, s’allumait la première des huit vagues successives de guerre religieuse en France.

« Qui s’efforce de vivre en ce monde, saintement, justement et religieusement ? »

Dans la préface de cet ouvrage, les auteurs fustigent les querelles d’interprétation sur les textes bibliques auxquelles les hommes s’adonnent avec passion, au lieu de convaincre les esprits par l’exemple de leur comportement et de leur foi véritable :

« Qui est celui qui s’efforce avec toute sollicitude de vivre en ce monde, saintement, justement, et religieusement ?... On ne se soucie de rien moins. La vraie crainte de Dieu, et la charité est mise au bas, et du tout refroidie : notre vie se passe en noises, en contentions, et toutes sortes de péchés. On discute, non pas de voie par laquelle on puisse aller à Christ (qui est de corriger notre vie), mais de l’état et office de Christ, à savoir où il est maintenant, ce qu’il fait, comment il est assis à la dextre du Père, comment il est un avec le Père. Item de la trinité, de la prédestination, du franc arbitre, de Dieu, des anges, de l’état des âmes après cette vie et autres semblables choses : lesquelles ne sont grandement nécessaires d’être connues, pour acquérir salut par foi, et ne peuvent être connues si, premièrement, nous n'avons le coeur net, en tant que voir ces choses, c’est voir Dieu, lequel ne peut être vu sinon d’un coeur pur et net, suivant ce qui est écrit : « Bienheureux sont ceux qui ont le coeur net car ils verront Dieu. (…) Les hommes étant enflés de cette science, ou plutôt de cette fausse opinion de science, “méprisent” hautainement les autres... ; et s’ensuit, tantôt après, cet orgueil, cruauté et persécution ; en sorte que nul ne veut plus endurer l’autre, s’il est discordant en quelque chose avec lui, comme s’il n’y avait pas aujourd’hui quasi autant d’opinions que d’hommes.
Toutefois il n’y a aucune secte, laquelle ne condamne toutes les autres et ne veuille régner toute seule. »

« L’Evangile est blâmé chez les gentils par notre faute »

Castellion montre combien les comportements aberrants des religieux ne pouvaient que faire fuir les « gentils » [païens] loin de Dieu : « Car cependant que nous combattons les uns contre les autres par haine et persécution, il advient qu’en ce faisant nous allons tous les jours de pis en pis et ne sommes aucunement soutenants de notre office. Cependant que nous sommes occupés à condamner les autres, l’Evangile est blâmé, entre les gentils, par notre faute. Car, quand ils nous voient courir les uns sur les autres furieusement, à la manière des bêtes, et les plus faibles être oppressés par les plus forts, ils ont l’Evangile en horreur et détestation, comme si l’Evangile faisait les hommes tels ; et ont Christ en détestation, comme s’il avait commandé de faire telles choses. »

Comme quoi, les disciples d’un sage ou d’un Envoyé du Ciel sont souvent les premiers à le trahir. Plutôt que de vivre concrètement l’enseignement apporté et ainsi d'attirer par l’exemple, ils préfèrent encore et toujours guerroyer contre ceux qui ne partagent pas leurs vues...

> A suivre :

6 - La liberté de penser ? Un droit « chimérique et monstrueux » !

> Déjà parus :

4 - Ce que tout Français et les catholiques doivent aux protestants

3 - Christianisme et protestantisme, deux ex-sectes aujourd'hui "fréquentables"

2 - Les « sectes », symptômes des maux et lacunes de notre société

1 - Sectes, religions et liberté de pensée : Une question éminemment politique

3 – Christianisme et protestantisme, deux ex-sectes aujourd’hui « fréquentables »

Les « sectes » ont toujours existé. Leur répression aussi, d’ailleurs ! Et toujours pour de « bons » motifs. Le catholicisme, dont le fondateur Jésus était issu de la « secte » des Esséniens, fut longtemps considéré comme une « secte ». Tout comme le protestantisme.

Jésus, chef de "secte" ?

Jésus fut exécuté comme chef de "secte".

Elles avaient historiquement des causes simples : réaction face à l’écart entre le dire et le faire des religions en place, face à l’immobilisme ou aux excès de ces religions, et aux abus de leur position dominante.

La plupart de ces nouveaux mouvements étaient motivés, du moins au départ, par un désir d’intégrité plus intense, par le besoin de répondre plus nettement aux principes supposés de la Divinité et aux aspirations de bonheur des individus .

Jésus de Nazareth, déjà, était vraisemblablement issu de la « secte » des Esséniens de Qumrân. Cette communauté initiatique pointait le manque de rigueur dans l’observation de la loi juive comme la source du mal. Contestant les prêtres du temple de Jérusalem, elle attendait l’apocalypse.
Déjà !

Anthropophagie

Ensuite, l’histoire est connue : le christianisme, a-t-on souvent dit, est une secte qui a réussi. Ce qui n’était pas évident au départ. Bien plus violentes qu’aujourd’hui, les persécutions subies par la petite communauté du départ faillirent l’exterminer. Les chrétiens étaient accusés de détourner les gens de la vie sociale, en refusant par exemple de se mêler aux jeux du cirque. On leur reprochait de se mettre à l’écart, de refuser certaines professions, de ne pas sacrifier au culte des idoles. On les accusait de “superstitions” “exécrables” ou “maléfiques”. La rumeur publique leur imputa meurtres, incestes, brigandage, adultères, magie, adoration de tête d’âne et même anthropophagie...

Tous ces soi-disant crimes alimentaient la haine des païens à leur égard. Ils étaient autant de prétextes aux autorités pour les réprimer, au titre de la défense de l’ordre public et de la moralité. Des émeutes populaires et des dénonciations anonymes conduisirent à des procès. Stigmatisés pour leur changement radical de mode de vie, pour leur refus des idoles traditionnelles, les premiers chrétiens furent victimes tant des violences populaires que des officielles. Beaucoup le payèrent de leur vie.

Tout au long des deux mille ans de christianisme, de nombreuses disputes donnèrent naissance à des multitudes de « sectes », dont certaines purent finalement bénéficier du statut de religion. Autrement dit, de « secte » qui dure et qui finit par obtenir une reconnaissance sociale.

Parmi elles, le protestantisme fut lui aussi violemment stigmatisé à ses débuts, comme « secte luthérienne », hérétique et schismatique. À une époque où l’Eglise catholique régnait en maîtresse des représentations communes, où elle régentait la pensée, le protestantisme naissant constituait une « erreur doctrinale ». Ses affidés étaient également vus comme une menace pour le corps social et l’organisation politique du royaume. Ils pouvaient, craignait-on, conduire à la séparation, à la « sédition ». Pour l’Eglise catholique, pas question de tolérer une autre Église : ce serait trahir sa mission universelle et sa prétention au monopole de la vérité.

Un petit détour par l’Histoire, en France, se révèle instructif et permet d’éclairer la situation actuelle de notre pays. Il y a effectivement encore beaucoup de ressemblances malgré d’incontestables évolutions.

Logique du martyr

"Hérétique" protestant signant sa conversion après la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV. Comme leur roi, les Français acceptent mal que deux religions puissent cohabiter dans leur pays.

"Hérétique" protestant signant sa conversion après la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV. Comme leur roi, les Français acceptaient mal que deux religions pussent cohabiter dans leur pays.

La révocation de l'Edit de Nantes (1685) par Louis XIV, qui supprime le culte et toute existence institutionnelle des Églises réformées de France, oblige les contestataires soit à quitter le pays (le “Refuge”), soit à constituer des groupuscules en rupture avec l’ordre social (les Églises clandestines “du Désert”).

« Dans la première phase de recomposition clandestine des Églises du “Désert”, note Hubert Bost (dans "De la secte à l'église", in Rives nord-méditerranéennes, Religion, secte et pouvoir, 2005), aucun compromis n’est envisageable et la logique du martyre prévaut. Progressivement, cette intransigeance laisse place à un discours plus modéré, à des tentatives de négociation avec le pouvoir, à des offres de service et à des protestations de citoyenneté. L’objectif est de recouvrer une visibilité et une légitimité en adhérant au type Église dont le modèle est le catholicisme. Il s’agit de retrouver un statut dans l’espace public et de peser sur les débats du temps. »

Antoine Court, par exemple, principal artisan de la “restauration” du protestantisme français, manifeste son loyalisme à l’égard de la couronne. Il écrit beaucoup, pour expliquer à l’opinion publique la situation des protestants et pour solliciter le droit à la liberté de conscience et un état civil : Le Patriote français et impartial (1752) ; Lettre d’un patriote pour la tolérance civile (1756).

La Beaumelle et Rabaut publient en 1762 un plaidoyer intitulé La Calomnie confondue ou mémoire dans lequel on réfute une nouvelle accusation intentée aux protestans de la province de Languedoc, à l’occasion de l'affaire du sieur Calas détenu dans les prisons de Toulouse.

Puis paraît, après les “affaires” de la décennie 1760 (Rochette, Sirven, Calas) le Traité sur la tolérance de Voltaire.

Hubert Bost : « D’hérétiques et de séditieux qu’ils étaient, les protestants apparaissent maintenant comme victimes de mesures excessives et d’iniquités répétées. Si les sectaires d’hier sont encore loin de se voir reconnaître le droit de constituer une Église, du moins commence-t-on, dans les milieux parlementaires et à la cour, à considérer d’intérêt public de ne plus en faire des citoyens de second rang. »

> A suivre : 4 – Ce que tout Français et les catholiques doivent aux protestants

> Déjà parus :

2 - Les « sectes », symptômes des maux et lacunes de notre société

1 - Sectes, religions et liberté de pensée : Une question éminemment politique