D’où je parle

Du journalisme à la conscience pour l’action


Par Jean-Luc Martin-Lagardette

J’ai exercé pendant une grande partie de ma vie le métier de journaliste. C’est de là que vient sans doute une question qui ne m’a plus vraiment quitté : Comment pouvons-nous savoir que ce que nous tenons pour vrai est effectivement vrai ?

Au départ, cette interrogation était très concrète. Elle concernait l’information :

  • vérification des faits,
  • fiabilité des sources,
  • pluralité des points de vue,
  • indépendance du journaliste,
  • distinction entre information et commentaire,
  • correction des erreurs.

J’ai essayé de tirer de mon expérience du terrain certaines conséquences dans L’Information responsable, puis de les mettre en pratique avec le site Ouvertures.net.

Logo du site Ouvertures

Cette réflexion m’a également conduit à participer à une démarche collective en faveur d’une meilleure qualité de l’information en promouvant l'idée d’une instance française de déontologie journalistique.

J’ai cofondé l’Association de préfiguration d’un conseil de presse (APCP), qui a œuvré pendant plusieurs années à ce projet. Le travail s’est poursuivi ensuite avec d’autres structures et d’autres acteurs jusqu’à la création, en 2019, du Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM).

Je mentionne ces expériences parce qu’elles éclairent ma démarche : j’ai toujours eu le souci de ne pas séparer complètement la réflexion de ses conséquences dans l’action.

Tout est lié

Décision environnement

Décision Environnement du 13 mars 1996

Une autre partie importante de mon activité journalistique a été consacrée à l’environnement.
J’ai notamment été rédacteur en chef de Décision Environnement, magazine destiné aux entreprises et aux collectivités, créé la lettre Mairies Vertes et publié des ouvrages pratiques, dont un Vademecum de l’eau à destination des professionnels.

L’écologie m’a familiarisé avec une évidence aujourd’hui largement admise : aucun élément du vivant n’existe isolément. Nous dépendons d’écosystèmes que nos propres activités transforment. Une décision prise ici peut produire des effets très loin de son origine, dans l’espace comme dans le temps. Nous ne sommes pas extérieurs au monde sur lequel nous agissons : nous en faisons partie.

Cette découverte de l’interdépendance a progressivement débordé pour moi le seul domaine environnemental. Elle a rencontré la pensée complexe et la transdisciplinarité, puis une interrogation plus personnelle : s’il existe une écologie de notre environnement, ne faut-il pas aussi penser une écologie de notre esprit ?

Comment savons-nous ?

Ma réflexion sur l’information et mon besoin d’un sens à donner au Monde m’avait entre-temps conduit vers la philosophie et l’épistémologie.

Derrière la question « cette information est-elle vraie ? » en apparaissait une autre : à quelles conditions pouvons-nous considérer une connaissance comme vraie ?

Je me suis alors intéressé aux limites de nos disciplines, à la manière dont nos présupposés orientent notre perception du réel et à la nécessité de confronter des points de vue différents. C’est dans cet esprit que je participe notamment aux travaux du CIRET, autour de la transdisciplinarité.

Logo du CIRET

Je ne tire pas du pluralisme la conclusion que toutes les affirmations se valent. Je pense au contraire que l’amour sincère de la vérité (quoiqu’il nous en coûte) et que la confrontation loyale des points de vue peuvent nous permettre de mieux approcher le réel.

Chercher la vérité n’implique donc pas, pour moi, de prétendre la posséder.

Qui est celui qui connaît ?

Couverture du livre Voir la Conscience

Mais une difficulté demeure : toute connaissance suppose quelqu’un qui connaît. J’en suis ainsi venu à retourner la question vers le sujet lui-même. C’est notamment la démarche que j’ai développée dans Voir la conscience et dans les textes que je rassemble sous l’expression de « philosophie racinale ».

Avant de pouvoir affirmer quoi que ce soit sur le monde, je rencontre un fait qui me paraît premier : je suis conscient. Je vois. Je peux discuter de ce que je vois, me tromper sur son interprétation, être victime d’une illusion. Mais l’existence même de cette conscience dans laquelle apparaît l’illusion ne peut être niée sans être à nouveau constatée par une conscience.

Cette réflexion m’a conduit à distinguer le « je », qui voit, de l’ego, qui sent et réagit, le moi étant l’individu conscient (je + ego) et conscient de sa conscience.

Le moi possède une histoire, une personnalité, une mémoire, des appartenances et de nombreux conditionnements. L’ego tend à se vivre comme séparé et à ramener le monde à ses besoins, ses peurs et ses désirs. Mais il existe aussi, selon moi, ce « je » qui voit le moi lui-même et peut prendre conscience de ses conditionnements.

C’est là que je situe une possibilité de liberté.

Du « je » au JE

À partir de ce point commence une proposition qui n’a évidemment plus le même statut.

Le fait de conscience constitue pour moi un point de départ épistémologique. Ce que j’en conclus sur la nature ultime du réel relève d’une proposition philosophique et métaphysique, et doit être reçu comme tel. J’en suis venu à penser que le « je » humain est, dans sa réalité profonde, consubstantiel au JE de l’Esprit universel, cosmique ou divin. Il est cette instance, à la fois transcendante, intime et singulière (car liée à un corps), qui choisit en permanence parmi les pensées présentées par l’ego.

Cela ne signifie pas que les individus seraient interchangeables ou que nos différences seraient illusoires. Je tiens au contraire à l’altérité. L’autre n’est pas moi. Mais son « je » et le mien participent, c’est ma conviction, d’une même Réalité spirituelle (le « nous » du Noûs »). J’exprimerais volontiers cette intuition ainsi : différents, et chacun unique, mais illusoirement séparés.

Une spiritualité qui cherche la discussion

Cette conception explique pourquoi la question spirituelle a progressivement pris une place importante dans mon travail.

Dans Les Droits de l’âme. Pour une reconnaissance politique de la transcendance, j’ai défendu l’idée que la conception que nous avons de l’être humain ne relève pas uniquement de la vie privée.

Elle a des conséquences sur notre manière d’aborder la santé, la fin de vie, les sciences du vivant, la justice et, plus largement, nos choix de société.

Couverture du livre les droits de l'âme

C’est également dans cet esprit que j’ai participé à la création de l’association La Diversité Spirituelle (« Tous unis par l’Esprit ») que je préside aujourd’hui.

J’y défends certaines convictions. Je ne prétends pas pour autant qu’elles doivent être acceptées comme des vérités soustraites à la discussion. C’est même l’inverse qui m’intéresse : comment, dans un objectif de construction d’une harmonie, confronter des expériences et des conceptions différentes sans renoncer ni à ses convictions ni au respect de l’altérité ?

Cette question prolonge, d’une certaine manière, celle qui m’occupait déjà dans le journalisme.

Une urgence nouvelle

Ces interrogations pourraient rester purement philosophiques. Je ne le crois plus possible aujourd’hui.

L’être humain a acquis une puissance scientifique et technique considérable. Elle lui permet des réalisations extraordinaires, mais lui donne également les moyens de dégrader profondément son environnement et de développer des capacités de destruction qui peuvent menacer sa propre existence.

Je vois là une contradiction majeure de notre époque : notre puissance s’est développée plus vite que notre conscience de ce que nous sommes et de ce qui nous relie. L’écologie environnementale nous apprend que nous dépendons les uns des autres et du vivant. Ma recherche spirituelle me conduit à proposer davantage : derrière cette interdépendance, pourrait exister une unité plus profonde.

Je ne confonds pas les deux propositions. Mais elles me semblent converger vers une même exigence : nous ne pouvons plus agir durablement comme si nous étions des êtres séparés dont les intérêts pourraient être poursuivis indépendamment de ceux des autres et du monde vivant.

La fraternité prend alors pour moi un sens qui dépasse l’exhortation morale. Elle pourrait devenir à la fois une manière de vivre, une méthode de connaissance et, face aux pouvoirs que nous avons acquis, une condition de notre survie collective.

La joie de connaître et daimer

Il manquerait pourtant quelque chose d’essentiel si cette démarche se réduisait à : changeons, sinon nous allons à la catastrophe ! Je ne crois pas que la peur puisse, à elle seule, fonder une transformation humaine durable.

Il existe un autre moteur, auquel j’accorde une importance croissante : la joie.

La joie de comprendre quelque chose que l’on ne comprenait pas.
La joie de découvrir.
La joie de se dégager d’une représentation qui nous enfermait (ce que j’appelle se libérer de la tyrannie du concept).
La joie de rencontrer réellement l’autre.
La joie d’aimer.
Et la joie de se découvrir participant d’une réalité plus vaste que son propre ego.

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C’est aussi l’une des raisons de mon intérêt pour Spinoza (sur qui je viens d’écrire un essai que je pense assez original), même si je discute certains fondements de son système, notamment son déterminisme.


La connaissance peut libérer. L’amour peut élargir et relier. Et l’un comme l’autre peuvent rendre heureux.

Pourquoi Débredinoire ?

C’est à partir de ce parcours que j’écris ici. On trouvera donc sur Débredinoire des sujets qui peuvent sembler éloignés : journalisme, information, épistémologie, conscience, écologie, philosophie, spiritualité, fraternité, intelligence artificielle ou actualité.

Je pressens que nous pouvons tous ensemble bâtir une théorie capable de les unifier définitivement. J’essaie de les interroger à partir de quelques questions qui m’accompagnent depuis longtemps :

Qu’est-ce qui est vrai ?
Comment pouvons-nous le savoir ?
Qui est ce « je » qui connaît ?
Sommes-nous libres ?
Qu’est-ce qui nous relie ?
Et comment vivre et agir en conséquence ?

Les réponses proposées sur ce site sont donc des convictions argumentées et offertes à la discussion, non des vérités à recevoir sur parole. Mon parcours pourrait peut-être se résumer par un double mouvement : chercher à connaître pour devenir plus conscient ; devenir plus conscient pour essayer de mieux aimer et agir.

Et par trois verbes qui m’accompagnent depuis longtemps : Aimer – Penser – Agir.

> Pour en savoir plus :
Padlet : Gihel Emmel - Jean-Luc Martin-Lagardette
Brèves lueurs sur mes activités et mes passions