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Philosophie radicale (3) : Dans le moi, le je et l’ego, deux composants à comprendre et réconcilier

Distinguer l’ego et le je permet de saisir en quoi l’homme est limité et en quoi il est infiniment libre. L’ego est physique et psychologique, le je est de nature purement spirituelle. La volonté est le lien entre ces deux aspects du moi.

AVERTISSEMENT

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Définitions

La philosophie radicale nomme le couple je + ego : le moi (ici indiqué S, le sujet).
Le je est la lumière intentionnelle et unidirectionnelle de la conscience qui anime chaque individu (ici indiqué ✴︎, voir plus loin), liberté, volonté pures.

C’est le je, la conscience en tant que telle qui permet l’apparition des pensées dans le moi. C’est le moi radical, transcendantal car en amont et à l’origine de toute représentation. Le je est unité.

Le moi est l’ensemble des caractéristiques physico-psychologiques de la personne (tempérament et caractère, innés et acquis, ici indiqué moi). C’est le moi empirique du sens commun.

Donc, nous parlerons du moi (ou du sujet S) quand nous évoquerons la personne dans sa totalité (spirituelle–je ✴︎, physique et psychologique–ego). C’est le moi au sens philosophique. Le moi est unité/dualité (je + ego).

- Moi ou Sujet : S

- Conscience en tant que telle, je, ✴︎

D'où S = je (ou ✴︎) + ego.

 Le moi est déterminé par le corps, le je est liberté totale.

 Nous l’avons dit précédemment  : le je est spontanéité qui voit. C’est le rayon lumineux intérieur qui permet à la conscience d’exister en tant que telle, d’éclairer pour elle-même tout objet, qu’il soit intérieur (pensée, sensation…) ou extérieur (pomme…) et de donner du sens à ce qui est perçu.

Ne pouvant se voir lui-même – sinon sous l’aspect objet (le je observé, le je-objet) mais alors il n’est plus sujet –, le je-sujet, échappant à l’observation, à l’objectivation, n’est toujours que sujet.

Ce constat n’est pas anodin. Cela signifie, par exemple, que le je (le moi intime de l’homme, la conscience personnelle de chaque homme) est insaisissable de l’extérieur, par un autre homme par exemple. Il est inaliénable par autrui.

On peut toucher, meurtrir, aliéner le corps d’un homme. Jamais son je.

Nous y reviendrons.

Je est maître en son propre royaume

Cela signifie également que le je est totalement maître en son propre royaume. C’est lui qui décide de tout et, particulièrement, de comment réagir à ce dont le sujet est immédiatement informé (sensation, vision, pensée...).

Les conséquences psychologiques et morales de cette vérité première sont innombrables et immenses.

Avant d’en étudier quelques unes, il nous faut d’abord bien concevoir ce qu’est l’ego humain, autrement dit, dans la philosophie radicale, le couple je/moi (le je conscience S + le moi psychologique lié au corps, qui est aussi O pour je), puisque nous avons vu que S n’apparaît pas sans O.

Nous avons compris que si le je nous échappe, ce n’est pas parce qu’il serait inconscient ni subconscient, ni quoi que soit d’autre, mais c’est parce que le je n’est toujours que sujet. Un sujet ne peut avoir d’autre cause que soi-même (nous y reviendrons), sinon il serait objet de cette cause. Or, il ne peut jamais être objet, jamais être vu, étant une pure spontanéité, un voir, un acte primitif de production de sens.

C’est là l’extraordinaire caractéristique de la conscience humaine. C’est la nature de l’esprit, dont la conscience est un élément.

Avant son apparition et après sa disparition, le je n’existe pas, sinon seulement en tant que potentiel ou en tant que Je universel (voir plus loin). Le moi (physique, psychologique), de la naissance à la mort de l’individu, est seulement garant de sa permanence et de sa continuité.

Nous avons vu que S n’existe pas sans O  : on ne peut parler de conscience que lorsqu’il y a conscience DE quelque chose (intentionnalité). La conscience n’est pas une chose, un objet en soi, mais un acte émergent, une source, une intention, une direction, une lumière éclairant quelque chose.

Dans le concret, nous avons toujours affaire au couple SO, c’est-à-dire au moi qui a conscience de quelque chose (représentation), ce quelque chose pouvant être intérieur (pensée, sensation…) ou extérieur (pomme…).

Mais il est un cas de figure très particulier, quand le moi se prend lui-même comme objet, quand il réfléchit à/sur lui-même. Le moi (irréfléchi) observe le moi (réfléchi), les deux formant un seul moi. Je me regarde (intérieurement). Le moi sujet regarde le moi objet tout en restant un seul moi.

C’est la conscience de soi, action intérieure que Kant nommait l’aperception.

Dans S, S sujet voit S objet, qu’il faut représenter ainsi  :

S(S ✴︎ –> SO), les deux S à l’intérieur de la parenthèse étant à la fois identiques et différents.

Cette unité-dualité constitutive de l’esprit humain est la clé de tous les savoirs (à rapprocher du symbole yin-yang). En effet, elle est présente dans toute connaissance, quelle qu’elle soit, intime ou externe.

C’est une vérité absolue, du même ordre que la vérité du cogito, qui conditionne tous nos processus cognitifs.

Les conséquences de ce constat sont incommensurables  !

Notre corps  : à la fois intérieur et extérieur à nous

Nous expérimentons que ce moi, cette conscience consciente d’elle-même, n’est conscience que parce qu’il est hébergé par un corps. Le corps est pour notre conscience à la fois intérieur et extérieur. Nous le vivons  :

- de l’intérieur par nos sensations, émotions, etc.,

- et de l’extérieur parce que nous pouvons observer son apparence (nous voyons nos mains bouger…).

Notre corps est donc à la fois, pour la conscience, objet intérieur (Oi) ET objet extérieur (Oe).

Remarquons qu’il est toujours O, jamais seulement S mais uniquement son support nécessaire, sa matrice en quelque sorte. C’est pourquoi l’on peut dire que, d’une certaine façon, mon corps n’est pas moi. Il est toujours extérieur à ma conscience. Il est ce qu’est la coquille à l’égard du poussin qu’elle abrite.

Étant senti ou vu par S, le corps n’est moi que dans R (ma représentation).

Nous avons dit que le moi humain est le couple SO. Plus exactement, nous comprenons qu’il est le couple SOi + le couple SOe, c.-à-d. la conscience de ce que j’observe en moi comme à l’extérieur de moi.

Reprenons le concept d’intuition intellectuelle présenté précédemment comme cette émergence de lumière que nous DEVONS obligatoirement supposer comme étant à l’origine en permanence de tout ce dont notre esprit prend conscience (de tout R).

Symbolisons ce concept par le schème de la lumière, ✴︎, l’étoile à huit branches représentant le soleil dans de nombreuses mythologies.

La géniale intuition de Fichte

Pour être plus exact, et pour reprendre à notre façon la géniale intuition de Fichte sur la nature du moi humain, nous devons transcrire notre formulation du moi ainsi  :

S = ✴︎ + O

Le sujet S est constitué de ce rayonnement de conscience (✴︎) qui se porte sur un quelconque objet (O, Oi ou Oe), rayonnement impossible à observer en tant que tel, à objectiver, mais nécessairement supposé dans tout R ("R) et constituant le cœur de notre moi.

Toute représentation R d’un sujet S est constituée d’une conscience ✴︎ et d’un objet O.

Le moi (S = ✴︎ + O) est ce qui permet l’apparition de ce phénomène (R) qui lui-même permet l’apparition du sujet (je), sujet qui n’est pas objectivable et qui n’existe pas en continu (pour nous).

Nous voyons donc que je, n’étant pas objet mais sujet, est un acte, spontanéité sans cause ni sans antécédent, impersonnel (nous verrons qu’il ne peut y avoir qu’un je) et intermittent (sommeil/veille…) qui, lié à O (Oi + Oe), se trouve par ce fait-même singularisé.

C’est parce que le je (la conscience) est lié à un objet qu’il est un je particulier. Sinon, il est pure conscience irréfléchie, pure pensée sans contenu, pure énergie spirituelle.

La conscience pure (✴︎), sans O, étant impossible à observer objectivement, donc transcendante, nous avons l’habitude soit de la nier, soit de l’ignorer, bien qu’elle soit le vif du sujet, comme nous l’avons dit.

Nous verrons que la vision fichtéenne de l’homme, incomprise et combattue par de nombreux penseurs, dont Kant en premier lieu dont il se disait pourtant l’explicateur, a cependant fait fortune (Husserl, par exemple), même si c’est de façon assez discrète. Elle a perduré jusqu’à ce jour grâce à différents épigones dont je me targue de faire partie.

Intuitionner cette conscience pure est une expérience difficile. Fichte a énormément insisté sur le fait qu’elle ne pouvait être simplement expliquée, qu’il fallait l’expérimenter pour la saisir.

En effet, elle n’est possible qu’en faisant abstraction de tout sauf de l’essentiel, en nous décentrant à proprement parler, pour passer du moi psychologique (SO) au moi pur (✴︎), plonger en cette lumière qui se révèle alors à nous comme une énergie, une source d’illimité, une réalité créatrice qui à la fois nous constitue et nous dépasse infiniment.

L'ego je prend conscience, émerveillé, que sa source vient d’au-delà de lui-même ET qu’il est, fondamentalement et d'une certaine façon, de même nature qu’elle. Le petit je comprend qu’il doit son existence et son fonctionnement au Grand Je dont il est, d'une certaine façon que j'expliciterai plus loin, la copie, le modèle réduit ET l’expression.

Nous verrons les multiples conséquences qui découlent de cette simple observation (pour peu que l’on parvienne à la faire).

Liberté illimitée

C’est à cette condition (abstraction de tout sauf de la source de la conscience) que nous expérimentons la liberté illimitée que nous sommes.

Le moi est effectivement plus ou moins libre, voire totalement conditionné. Tandis que je EST liberté inconditionnée, même quand il ne se sait pas tel.

Tout l’enjeu de l’homme réside dans l’effort qu’il fait ou non pour faire coïncider je et Je, pour réconcilier ses deux mois (✴︎ et SO), pour unir par ses actes, en lui et hors lui, l’esprit et la matière.

Cette expérience n’entraîne pas la dissolution du moi (de l’ego) dans le Tout, comme dans beaucoup d’approches orientales et chez certains mystiques. Elle ouvre au contraire sur la possibilité de l’affirmation libre du sujet, affirmation qui n’est effective et profitable que si elle s’effectue en symbiose avec ✴︎✴︎ étant la Conscience universelle unique, présente dans l’ego de chaque homme (je => Je) et ne devenant conscience individualisée que par les choix de je quand il s’identifie, par ses actes, à ✴︎.

Les perspectives de puissance sont ainsi démultipliées puisqu’elles procèdent des facultés illimitées de l’esprit qui sont mises en branle en concordance avec les lois universelles, et non plus seulement pour des fins personnelles, partiales ou cloîtrées par des savoirs incomplets.

La joie éblouissante qui résulte de tels comportements peut conduire à des excès si elle n’est pas accompagnée d’une démarche rationnelle exigeante (ne pas prendre ses désirs pour la réalité) et d’une bonne volonté totale. Vécue de façon simpliste, elle peut conduire au fanatisme comme au délire.

Le critère principal pour juger de sa qualité réside dans les fruits qu’elle engendre  : bénéficient-ils au plus grand nombre  ? Conduisent-ils à l’épanouissement de la personne  ? Etc.

Joie

Cette joie résulte dans l’adéquation, quand elle est trouvée, entre la liberté et l’idéal, dans la coïncidence réalisée entre l’acte et la parole/pensée. C’est là le principal foyer, au cœur de l’homme, d’où peut naître le bonheur. Bonheur de former en soi le pont au dessus de l’abîme, du néant intérieur (nous reviendrons sur ce concept) pour rassembler en une même expérience les aspirations les plus sublimes et les actes les plus féconds.

Retenons simplement pour l’instant que je est un acte, l’acte par lequel le sujet se constitue comme tel, acte de liberté totale sans cause ni influence extérieure qui oriente à sa guise le cours des pensées.

A ce stade, le lecteur peut sans doute encore avoir le réflexe d’objecter que le moi humain n’est pas à l’abri des influences extérieures. C’est qu’il aura déjà oublié deux choses.

La première, c’est que je ≠ moi. Le je est entièrement autonome et pur, tandis que le moi est constitué de tout ce qui fait le caractère et le tempérament de l’homme et qui est soumis aux états de son corps, aux pressions de son hérédité et de son environnement.
La deuxième, c’est que le moi (SO) est, pour la conscience (✴︎), une production par elle, une création en elle, une image  : le moi, lié au corps, ne pénètre pas en tant que tel dans la conscience puisqu’il lui est extérieur. Le moi, comme tout O, est traduit, représenté par elle en elle.

Le moi, comme tout objet extérieur, est extérieur à la conscience, ce que J.-P. Sartre avait bien vu dans son ouvrage la Transcendance de l’égo.

Nous reviendrons plus loin sur ce que signifie exactement « extérieur ».

Rappelons-nous simplement que la conscience ne sort jamais d’elle-même ni ne laisse jamais rien entrer en elle qu’elle ne recrée.

Ainsi, les influences que peut connaître le moi dépendent en premier chef de ce que "je" veut (sic). Elles peuvent être sues ou ignorées, acceptées ou refusées, sublimées ou subies. Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous imposent nos comportements, c’est la façon dont nous y réagissons qui oriente le cours de notre existence.

En fait, l’esprit (dont est constitué le je) est infiniment libre. Il n’est limité que par les limites qu’il se donne, qu’il accepte ou qu’il croit avoir. Je, maître des lieux, s’en croit souvent l’esclave. Et s’il se croit ainsi, c’est qu’il s’identifie à tort avec le moi. Il se croit quelqu’un, une personnalité plus ou moins indépendante, existant par soi, ce qui est une belle illusion  !

Ce n’est qu’en reconnaissant qu’il n’est rien par lui-même (il ne s’est pas créé lui-même) et que sa véritable nature est d’esprit (et donc, d’une certaine façon, qu’il est autre que lui-même) et en s’identifiant à l’énergie créatrice dont je est l’expression, qu’un être humain peut tout devenir. Qu’il est, « à l’image de Dieu », liberté, volonté pures.

A cette différence, essentielle, près qu'il est lié à un corps et à un monde qui lui sont imposés...

> Philosophie radicale (2)  : Qui suis-je  ? Qui est je  ?

> Philosophie radicale (1)  : La liberté de l’esprit

Lutte contre toutes les « sectes » : les raisons d’un fiasco

L’approche paternaliste et arrogante menée par la France est dangereuse et stérile. Elle entretient la naïveté et la vulnérabilité des citoyens face aux différentes formes d’influence au lieu de les aider à développer leur esprit critique et leur autonomie intellectuelle.

Résumé de l'article
- La politique "antisecte" de la France est un fiasco car les mouvements qu'elle prétend combattre prolifèrent
- Elle amalgame mouvements meurtriers et pacifiques sous le même vocable en s'acharnant sur les pacifiques (Nouvel Age, développement personnel...), laissant les autres prospérer
- Elle repose sur un concept, le lavage du cerveau ("l'abus de personne en état de sujétion psychologique"), qui n'est pas démontré scientifiquement
-  Réduites à l'état de "victimes", les personnes "sorties de sectes" n'ont pas la possibilité d'une reconstruction fondée sur la vérité psychologique et relationnelle

- En prétendant dire qui est "secte" et pas "secte", cette politique entretient la passivité et la naïveté du public
- Elle délaisse complètement la prévention qui permettrait de développer l'esprit critique et d'accompagner les personnes à risque ou fragiles
- Dans le cas des groupes pacifiques, elle a toujours préféré la répression arbitraire à la recherche de médiation.

Contreproductive et dangereuse, la politique du gouvernement français est un échec, de l’aveu même de l’ancien président de la Miviludes, l’instance interministérielle chargée de la lutte contre les « sectes » et les dérives « sectaires » : Georges Fenech confessait lui-même être dépassé.

Coup de blues pour Georges Fenech : malgré tout l’arsenal mis en place contre les « sectes », le « phénomène » ne cesse de croître… Concept : JL ML.

Coup de blues pour Georges Fenech, qui voit des "sectes" partout : malgré tout l’arsenal mis en place, le «phénomène» ne cesse de croître… Concept : JL ML.

Les « sectes » en effet se multiplient. Le mot englobe des formes extrêmement variées, toutes mises dans le même sac. Elles peuvent être ouvertement criminelles (Daech, Boko Haram…) ou supposées être des arnaques (scientologie, médecines douces…). Quoiqu'il en soit, meurtriers ou pacifiques, les « mouvements à caractère sectaire », selon la terminologie consacrée, prolifèrent et prospèrent.

La lutte « antisecte » est pourtant dotée d’un arsenal considérable, l’un des plus complets au monde et il se renforce sans cesse. Les associations « antisecte » pullulent de la même façon, en appui de cette politique.

Malgré cela, cette politique est un fiasco. D'abord, elle est dramatiquement démunie face à la fascination terroriste. Le député Georges Fenech, qui a présidé la commission d'enquête parlementaire sur les attentats de 2015, a dénoncé les failles du système de renseignement français. Il aurait tout aussi bien pu critiquer sa propre politique de lutte contre les « sectes » de 2008 à 2012, au cours de laquelle, en tant que président de la Miviludes, tout accaparé qu’il était à combattre la scientologie et quelques autres groupes spirituels, il n’a su ni voir ni empêcher la montée des « dérives sectaires » meurtrières…

De plus, cette politique se révèle tout aussi impuissante à enrayer un phénomène (le développement personnel Nouvel Age, assimilé à de la « dérive sectaire » par les autorités) qui s’infiltre partout dans la société.

Pas dans le bon sens

Pourquoi ce fiasco retentissant ? Parce que, depuis trente ans que cette politique a été lancée, non seulement elle s'est montrée partiale, s’acharnant sur les groupes non violents en ignorant la montée des terroristes, mais surtout elle n’appréhende pas la question dans le bon sens, celui de la réalité psychique de l’homme.

Le moyen le plus sûr d’échouer à résoudre un problème est de prendre des clichés, ou ses propres interprétations et croyances, pour la réalité. C’est ce qui se passe avec la question des « sectes » qui fonctionne plus sur le mode de l’irrationnel que sur la réalité de l’homme.

Le bon sens, ce serait d’abord de partir d’une vérité incontournable : quelle que soit la pression, physique ou psychologique, exercée sur une personne, nul ne peut penser à sa place à l’intérieur de cette personne.

Il peut certes l’influencer, la manipuler, la séduire, l’envoûter, la contraindre à agir, la droguer, etc. Il peut l’obliger physiquement à se comporter à l’inverse de son désir et même la réduire en esclavage.

Toujours, dans n’importe quel cas de figure, cette personne conservera en elle le choix entre ses pensées, le choix de ses pensées.

En prison, sous la torture même, cette alternative demeure. Dans L’Archipel du goulag, le dissident Soljenitsyne décrit l’émotion que lui procure la découverte de cette liberté insoupçonnée face à l’oppression qu’il subit : « Désormais, plus de doute, plus de fièvre, plus de remords – la pure lumière de la joie ! C’est cela qu’il fallait ! Et votre perception du monde devient si lumineuse que la béatitude vous inonde, encore que tout reste à faire ».

« Si puissantes que soient les forces qui torturent l’être humain, l’homme a la faculté de savoir qu’il est torturé et d’influencer ainsi de quelque façon, ses rapports avec son destin. Ce grain de pouvoir - permettant de prendre position, de décider d'une question aussi insignifiante soit-elle - ne se perd jamais », in Rollo May, Carl Rogers, Gordon Allport, Herman Feifel, Abraham Maslow, Psychologie existentielle, EPI, 1986.

De cette vérité découle les autres : il est impossible, contrairement à ce qu’affirment les militants antisectes pour justifier leur combat, de « capter la pensée » de quelqu’un, d’« annihiler son libre arbitre », d’avoir sur lui une « emprise totale » au point de pouvoir à sa place diriger sa pensée de l’intérieur.

Seul en son for intérieur

En conséquence, il est impossible d’ôter à l’homme sa spécificité et sa dignité d’être autonome et responsable, spécificité et dignité qui résident dans le fait qu’il est seul, en son for intérieur, à choisir ses pensées (même s’il peut être influencé).

Le concept de « lavage de cerveau » est un cliché largement répandu et qui demeure malgré sa non-validation scientifique.

Le cliché du lavage de cerveau

Des chercheurs américains avaient publié en 1961 le contenu de leurs travaux sur les prisonniers revenus de Chine ou de Corée et ayant subi un « lavage de cerveau ». Conclusion : l’efficacité de ces méthodes est quasi-nulle. Seule une infime minorité de prisonniers ayant subi un tel traitement a décidé de vivre en Chine et aucun de ceux qui sont revenus aux États-Unis ne s’est rallié au communisme.

Parallèlement, la CIA a engagé des recherches, de 1953 à la fin des années 1960, dans le but de mettre au point une technique de lavage de cerveau, par conditionnement, hypnose et usage de drogue. Ces expériences n’aboutirent pas. Selon Edward Hunter, cité par les auteurs, on peut « décolorer » un cerveau en le « lavant » – réduisant le sujet à un état d’hébétude – mais il est impossible de le « recolorer » en créant une nouvelle personnalité avec des idées opposées aux idées précédentes.

En 1986, l’American Psychological Association juge un rapport d’un comité d’enquête sur le lavage de cerveau comme non scientifique et l’American Sociological Association considère comme non prouvée l’application aux sectes de la théorie de la persuasion coercitive. En Italie, l’article 603 du code pénal, qui depuis 1889 punit le « délit de suggestion » (plagio), est déclaré illégitime par la Cour constitutionnelle en 1981. Les tribunaux américains ont estimé irrecevables les arguments faisant référence au « lavage de cerveau ».

- Source : Dick Anthony, Massimo Introvigne, Le lavage de cerveau : mythe ou réalité ? Paris, L’Harmattan, 2006.

Cela dit, s’il paraît impossible de reconditionner un cerveau pour qu’il suive la volonté d’un autre, ou de piloter ce cerveau de l’extérieur, l’objectif des antisectes de lutter contre l’exploitation des personnes est légitime. Mais la méthode qu’ils emploient, découlant de leur idée de lavage de cerveau (ou de « l’état de sujétion », le terme choisi par le législateur pour inscrire l’idée dans la loi), est erronée. Elle est donc forcément stérile et source d’autres souffrances et de nouvelles injustices.

Car c’est toujours un « je » humain unique – qui n’est pas une entité mais un acte (l’acte de diriger la conscience sur quelque chose) – qui accueille, adopte (ou non) telle proposition, telle affirmation, telle perspective de vie.

Oui, le « moi » (personnalité + caractère) peut être manipulé, trompé, etc. mais c’est toujours lui, en fin de compte qui décide de ce qu’il fait des pensées que son « je » lui présente. Pensées qu’il est seul à connaître et sur lesquelles il est seul à pouvoir jouer. Sa conscience peut d’ailleurs, à l’occasion, lui rappeler les éventuelles trahisons à ses propres valeurs de base, lui permettant un temps de se reprendre s’il va vraiment à leur encontre.

Quasi criminel de parler ainsi

L’erreur radicale et fondatrice de la lutte antisecte est d’ignorer, d’occulter cette vérité. Pour elle, une secte ou un gourou semble pouvoir « laver » le cerveau et – telle la petite douve du foie qui manipule la fourmi pour qu’elle se fasse manger par le mouton, son objectif principal –, le diriger de l’intérieur. Ce qui est une absurdité étant donné qu’aucun « je » ne peut entrer dans le « je » d’un autre.

C’est pourtant là la seule explication qui est donnée de comportements présentés comme extravagants, inconcevables (des jeunes « très bien » qui partent en Syrie par exemple).

C’est commode pour définir une cause, pour désigner un agent extérieur du mal. Mais c’est quasi criminel de parler ainsi car, en s’empêchant de comprendre en vérité les situations, on laisse le mal prospérer. Et même, on l’encourage.

D’ailleurs, l’action antisecte, si elle aboutit parfois à faire cesser des situations complexes et douloureuses (ce qui est une bonne chose), détruit trop souvent l’exercice, et même casse la vie, de gens honnêtes et bienfaisants, condamnés sous le syndrome du chien que l’on accuse de la rage pour le noyer[1].

Les victimes démunies

Parallèlement, cette politique laisse les « victimes » des « sectes » démunies face à une reconstruction extrêmement problématique car élaborée sur des bases fausses : non, l’errance que celles-ci ont connues dans leur relation de soumission n’est pas le fait seulement des soumettants ! Pour vraiment guérir, il leur est capital de chercher aussi à comprendre pourquoi elles ont adhéré : quelle crédulité, quelles croyances erronées, quelles peurs et quels espoirs, quelles idées toutes faites elles avaient préalablement entretenues, etc.

Exactement la même naïveté est à l’œuvre dans la croyance aux promesses d’un politicien ou d’un religieux habile et dans celle d’un groupe de fanatiques comme Daech. Seuls les contextes et les enjeux sont différents.

Ces personnes peuvent s’apercevoir alors qu’elles avaient sans doute laissé en friche leur vie intérieure, ou qu’elles s’étaient laissé porter au gré des multiples influences sans prendre conscience de celles-ci : publicité, religion, famille, idéologie, intérêt masqués, etc.

Pourquoi a-t-on besoin, à un moment ou à un autre de son existence, d’une aide, d’un guide ou d’un groupe de conviction ? Quand on veut guérir de souffrances ou d’un vide intérieurs très profonds, l’offre institutionnelle, officielle, est souvent démunie, au moins insuffisante. C’est le cas souvent, par exemple, pour les jeunes mal assimilés rendus fous de haine par l’hypocrisie des sociétés développées économiquement.

Comme, en outre, notre société ne favorise pas la recherche d’une vie épanouie sur le plan spirituel, comme les dogmes classiques ne tiennent plus leur ancienne position, l’aspiration à une vie plus haute, plus pleine de sens, ne trouve souvent pas de débouché sur le « marché » traditionnel.

Inculture et passivité

Ainsi, une inculture, une fragilité ou une passivité intérieure, peuvent expliquer à elles seules qu’une influence suggestive, par une personne charismatique ou un groupe à forte conviction, puissent entraîner ces personnes, en recherche de solutions autres que celles du « système », dans des voies qui ne sont pas forcément les meilleures pour elles.
Mais c’est une erreur dangereuse et attentatoire aux libertés les plus précieuses que de diaboliser par principe ces « gourous » ou ces groupes (hors les groupes ouvertement criminels) qui peuvent parfaitement convenir à d’autres personnes en recherche. On voit vers quoi, sevrées, se tournent aujourd’hui certaines de ces sensibilités perdues !

La meilleure solution est d’enrichir la culture et éveiller l’esprit critique.

Mais cet esprit critique doit tout autant s’exercer envers le fonctionnement des services de l’Etat ! On ne peut pas non plus avoir une confiance aveugle envers lui car il est constitué d’hommes faillibles qui peuvent à tout moment servir d’autres intérêts que l’intérêt général, y compris en matière de santé (voir scandale du Médiator et tant d’autres), même lorsqu’ils ne suivent que leurs convictions : ce n’est nullement une garantie de hauteur de vue.

Enfin, il faut mettre le paquet sur la prévention : favoriser la culture du débat et la confrontation avec la différence et ne jamais laisser les déshérités économiques et culturels sans accompagnement.

Bébé politique

Faire aveuglément confiance au Pouvoir pour savoir si un groupe est spirituel ou pas (cf. la liste des "sectes" de l'Assemblée nationale), bienfaisant ou non, lui qui a certains intérêts dans ce domaine (protéger l’industrie pharmaceutique, par exemple) et défend certains dogmes, ne serait-ce qu’à travers ses élus (sénateur Alain Milon : « Il n’y a qu’une médecine »), c’est démissionner de sa propre responsabilité, c’est rester un bébé politique qui a besoin de Papalétat pour penser à sa place. L’Etat n’a pas vocation, normalement, à statuer sur ces sujets.

Certes, tout le monde n’est pas armé de la même façon pour déceler d’éventuelles tromperies. C’est pourquoi la vigilance du Pouvoir demeure nécessaire. Mais cette veille ne doit pas se confondre avec une certification de la validité de la pensée et des choix de vie et de santé comme c’est le cas actuellement.

La réponse française à la question des « minorités non orthodoxes » et des médecines douces est, à la différence de ce qui se passe dans d’autres pays démocratiques, essentiellement d’ordre paternaliste et répressif.

En cas de conflit dans un cadre de minorité spirituelle, il serait plus sain, tellement plus humain, plus juste et plus efficace d’organiser des lieux et structures de conciliation et de médiation, et de n’aborder le plan pénal qu’en deuxième intention, si la médiation échoue.

Voilà, en République, l’accompagnement que la Patrie doit à ses enfants.

[1] Que ce soit à la Libération ou sous le maccarthysme, par exemple, c’est une réalité historiquement constatée que toutes les situations de combat contre des catégories ont servi à des vengeances ou des crapuleries personnelles.