Nietzsche : « En fait, il n’y a jamais eu de chrétiens »

En France, les gens “instruits”, les héritiers des "Lumières", se croient délivrés de la croyance en Dieu, assimilée à une illusion, une superstition. Pour appuyer cette volonté d´évacuer la dimension divine de nos existences modernes, on convoque souvent le penseur allemand Friedrich Nietzsche et son célèbre  : « Dieu est mort  ! ». Cette affirmation est présentée comme le constat largement partagé que l´humanité a désormais tourné la page de Dieu.


Or, beaucoup l´ignorent, cette interprétation est un vrai contresens. Car, annonçant la mort de Dieu, le philosophe évoquait seulement la façon dont les hommes voyaient le Créateur  : « Vous dites que Dieu se décompose en lui-même… Mais il ne fait que se peler  : il dépouille sa peau morale  ! Et vous le reverrez bientôt  : par-delà le Bien et le Mal »[1]. « Vous le reverrez bientôt »… Dieu refait effectivement aujourd’hui surface de mille façons.

 

Et au nom de quoi le philologue allemand a-t-il porté jusqu’à l’incandescence son ressentiment contre la religion ?

 

D’abord au nom du bonheur d´un lien direct avec Dieu. Fustigeant la pensée développée par les cléricaux, il attire l’attention sur le Livre  : « Dans toute la psychologie de l’ “Évangile” manque la notion de faute et de châtiment  ; de même, la notion de récompense. Le “péché”, toute relation de distance entre Dieu et l’homme est supprimé, - c’est cela, justement, la “bonne nouvelle”. La béatitude n’est pas promise, elle n’est pas soumise à des conditions  : elle est l’unique réalité - le reste est signe pour en parler… »[2].

 

« La vie du Sauveur ne fut rien d’autre que cette pratique-… Il n’avait plus besoin de formules, de rite pour le commerce avec Dieu, - même pas la prière. Il a rompu avec toute la doctrine juive de la repentance et de l’expiation  ; il sait que c’est uniquement la pratique de la vie qui fait que l’on se sent “divin”, “bienheureux”, “évangélique” et à tout instant “enfant de Dieu”. Ce n’est nullement la “repentance”, nullement la “prière de pardon” qui mènent à Dieu  : c’est uniquement la pratique évangélique qui conduit à Dieu, c’est elle justement qui est “Dieu”  ! »

 

(…) « L’instinct profond de la façon dont il faut vivre pour se sentir “au ciel”, pour se sentir “éternel”, tandis qu’avec toute autre conduite on ne se sent absolument pas “au ciel”  : voilà ce qui constitue l’unique réalité du “salut”. - Une nouvelle manière de vivre, et nullement une nouvelle foi… »

 

Page suivante encore  : « Le “royaume des cieux” est un état du cœur, - et non quelque chose qui vient “au-dessus de la terre” ou “après la mort”. (…) Cet annonciateur de la “Bonne nouvelle” est mort comme il a vécu, comme il a enseigné - certes pas pour “sauver les hommes”, mais pour montrer comment on doit vivre. C’est la pratique qu’il a léguée à l’humanité. (…) Et il supplie, il souffre, il aime avec ceux, en ceux qui lui font du mal… Ne pas se défendre, ne pas se mettre en colère, ne pas rendre responsable… Mais ne pas non plus résister au méchant, - l’aimer… »

 

 « L’Évangile est mort sur la Croix. (…) Il est faux jusqu’à l’absurde de voir dans une “foi”, par exemple la foi dans la salut par le Christ, la marque distinctive du chrétien  : seule la pratique chrétienne, une vie comme l’a vécue celui qui est mort sur la Croix est chrétienne… Aujourd’hui encore une telle vie est possible, et même, pour certains hommes nécessaire  : le christianisme véritable, originel, sera possible à toutes les époques…(…) En fait, il n’y a jamais eu de chrétiens. »

 

« On voit ce qui a pris fin avec la mort sur la Croix  : le commencement nouveau et tout à fait original d’un mouvement de paix bouddhique, d’un bonheur sur terre, et pas seulement promis. »[3]

 

Ce qui m’a frappé, au travers de toutes ces citations, c’est que la liesse (dionysiaque) du philosophe naît toute entière de sa relation à Dieu  ! A l’inverse de ce que bon nombre de belles têtes veulent nous faire accroire, il s’élève contre ce qui s´interpose entre l’homme et Dieu, non contre Dieu lui-même.

 

Nietzsche n’a donc pas annoncé la mort de Dieu, mais de celle de l’image de Dieu que les hommes s´en font au travers de ses religions. Il magnifie l’exemple du Christ qui a vécu, non pour nous « sauver », mais pour nous enseigner, par ses actes, comment vivre. Et il exalte une « nouvelle manière de vivre », non une « nouvelle foi »…

 

Et si c’était cela, le « surhomme » qu’il évoque dans ses écrits  : l’homme lié à Dieu, non par le seul truchement de ses affichages et de ses croyances, mais par sa joie du vivre, par sa pratique et son comportement "chrétiens"  ?

 


[1] Note, dans Ainsi parlait Zarathoustra, NRF-Gallimard, p. 130.

[2] L’Antéchrist, GF-Flammarion, p. 83.

[3] Id. p. 94.

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