Le principe de « bonne raison » ou de la « présomption de cohérence »

Pour améliorer la communication entre nous tous, nous ferions bien d’adopter un principe de confiance en la rationalité de ce que dit l’autre. Une sorte de "principe de précaution" cognitif. Cela éviterait bien des malentendus, des conflits, voire des guerres.

 

De très nombreux conflits ont pour cause des malentendus favorisés par nos propres filtres qui nous empêchent de voir les autres tels qu’ils sont  : peurs, procès d’intention, jugements, attentes, croyances, etc. Et d´entendre leurs messages tels qu´ils les émettent.

 

Parmi ces obstacles à une vraie communication, revient souvent le jugement d’irrationalité  : « Il est fou (malade, barjot, etc.)  ; il dit n’importe quoi  ; il est faible d’esprit  ; il est primaire, pas évolué ; etc. » Ne comprenant pas ce que dit notre interlocuteur, nous avons rapidement tendance à qualifier ses propos d’absurdes, d’ineptes, voire de stupides. C’est banal. Cela arrive tous les jours, et plutôt dix fois qu’une.

 

Le problème est que ce biais psychologique intervient sans que nous n’en ayons conscience, nous condamnant à ne pas voir l’autre tel qu’il est. D’où les jugements à l´emporte pièce que nous portons sur lui en permanence. Nous avons une image de lui et c’est d’après cette image que nous calons nos actes.

 

Cela peut avoir d’énormes conséquences, notamment dans les médias. Comme pour beaucoup d’entre nous, bien des journalistes ont la critique et le dénigrement faciles. Trop souvent, ils condamnent ce qu’ils ne comprennent pas, ce qu’ils ne connaissent pas ou ce qui heurte leurs conceptions. Et comme ils s´attaquent à ce qu’ils croient saisir de l’autre (et beaucoup plus rarement à ce que l’autre pense en vérité), les dégâts sont fréquents, préjudiciables et souvent irréparables.

 

Le moyen de lutter contre cela  ? Instaurer une veille permanente sur nos pensées serait très difficile. C’est pourquoi il serait plus pratique de s’engager à suivre un principe simple  : créditer tout interlocuteur d’une cohérence dans ses dires.

 

La philosophie a défini un principe de charité (voir ci-dessous)  : précisons tout de suite qu’il ne s’agit pas d’un principe religieux ni d’un commandement moral. C’est un postulat philosophique, un outil méthodologique et opératoire, une norme de compréhension.

 

Pour notre part, nous préférerons nommer cet outil principe de « bonne raison »  (la personne a toujours une bonne raison de parler comme elle parle ou de dire ce qu’elle dit, même si je n’aperçois pas d’emblée cette bonne raison) ou de présomption de cohérence (il y a une rationalité, une intelligibilité dans les propos de toute personne).

 

Cette attitude nous invite à rechercher l’interprétation la plus favorable à autrui des dires d’autrui. Puisque, dans toute écoute de ce que dit autrui, il y a toujours, de ma part, une part d’interprétation, il est plus efficace et plus juste de présumer que ce que dit quelqu’un est sensé plutôt qu’absurde. Même si ce qu’il dit ou ce qu’il fait me paraît une erreur.

 

En choisissant l’interprétation la plus favorable à notre interlocuteur, nous créditons ses propos de vérité et de sens. Nous lui donnons donc raison a priori. Quitte, bien sûr, à procéder aux analyses et aux vérifications nécessaires. Donc raison à priori jusqu´à preuve du contraire. Mais l’attitude de base doit être d’accueillir toute expression comme ayant une signification, un motif rationnel, même si cette rationalité n’apparaît pas d’emblée.

 

Si l’interprétation dénie trop à l’autre une quelconque rationalité, s’il la considère comme absurde, l’erreur de l’interprète devient alors plus probable que la stupidité de l’interlocuteur.

 

La vraie difficulté est qu´il faut parvenir à un grand degré de simplicité pour accepter de penser que ce que je pense/crois/vois n´est pas forcément la vérité et que celui qui me dérange peut avoir plus raison que moi  ; ou voir des choses que je ne vois pas...

 

Le principe de charité est issu de la “philosophie analytique” anglo-saxonne. Il a été introduit il y a une cinquantaine d’années par Neil L. Wilson, qui le définissait comme une contrainte de traduction visant à préserver la vérité du maximum de phrases dans un ensemble donné.

 

Ce précepte a ensuite été théorisé par W. V. O. Quine et exploité systématiquement par D. Davidson. Selon Isabelle Delpla, qui a consacré un ouvrage à la question[1], il se présente « comme une compensation méthodologique à un défaut de données empiriques, comme un conseil méthodologique, un critère pour choisir entre diverses traductions, une condition inéluctable de toute interprétation, puis de l’attribution de pensée et d’intentionnalité. »

 

Ce principe a été conçu au départ pour compenser les paramètres inconnus, pour équilibrer des problèmes de significations lors de traductions d’une langue à une autre. Mais il peut très bien se décliner en principe de base pour toute personne qui cherche à comprendre autrui ou une autre culture. Et donc en théorie pour tout citoyen. Et encore plus pour ceux qui font profession d´informer.

 

C’est un peu le pendant, transposé sur le plan de l’esprit et de la connaissance, du principe de précaution appliqué à l’environnement.

 

Le principe de charité n’est pas une panacée. Mais il freine la méfiance, la suspicion et le procès d’intention qui altèrent trop souvent la vue des observateurs. De plus, en posant comme fondement qu’autrui me ressemble, il maintient une égalité de statut entre le sujet connaissant et son objet. Enfin, il favorise l’empathie[2], qui constitue selon nous une qualité essentielle du journalisme éthique.

 

C’est peut-être ainsi, dans ce sens épistémologique et éthique, qu’il faudrait comprendre cet avertissement du Christ lors de son sermon sur la montagne (Matthieu, 5.22)  : « Celui qui le [son frère] traitera de fou sera passible de la géhenne de feu ».

 


[1] Quine, Davidson, Le Principe de charité, PUF, 2001.

[2] Empathie (à ne pas confondre avec sympathie)  : Faculté de s’identifier à quelqu’un, de ressentir ce qu’il ressent (Petit Robert).

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