Bonnes intentions et enfer

La politique antisecte nuit également aux victimes qu’elle prétend défendre

Effet pervers de la politique française contre les minorités spirituelles et thérapeutiques : le gel du processus de guérison des victimes une fois celles-ci reconnues comme telles par la justice.

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Élisabeth Roudinesco, psychanalyste, durant l'émission de France5. Cliquer sur l'image pour voir la vidéo.

Voyez l’extrait vidéo ci-contre. Tiré de l’émission publiée par France5 le 19 avril 2016, il montre la conclusion de son « enquête au cœur de la manipulation mentale » illustrée par trois cas de thérapeutes « déviants » poursuivis ou condamnés en justice.

Dans cette conclusion, deux questions majeures et très pertinentes sont posées par Élisabeth Roudinesco, psychanalyste :

- « La justice répare et apaise. Mais permet-elle pour autant de tourner la page de l’emprise mentale ? »

- Une fois la justice rendue, on peut alors se demander « pourquoi un patient a contribué lui-même, dans un pays libre et démocratique, à devenir une victime du pire [l’emprise mentale] ? ».

Blisko

Serge Blisko, président de la Miviludes.

C’est en effet une constante chez ceux qui sont « sortis de sectes » avec l’aide des structures institutionnelles que sont les ADFI, de la Miviludes, etc. : une fois reconnue socialement la réalité des préjudices à leur égard, étape indispensable au retour de leur équilibre, les victimes ne parviennent pas à s’expliquer comment elles sont pu passer plusieurs années dans une situation de soumission et d’acceptation d’empiètements sur leur intimité.

Et mon sentiment est qu’elles sont empêchées de le faire. Empêchées par le mode de traitement de ces affaires par l’État, un mode essentiellement dénigratoire et répressif. Et surtout, par l’emploi de la locution « dérive sectaire » pour qualifier les déviances constatées.

La faute de l'autre

France5Cette étiquette évite d’étudier le dossier sereinement, comme on l’attendrait d’une Justice impartiale, à charge et à décharge. Puisque tout aura été la faute de l’autre, et seulement la faute de l’autre, cette étiquette a cet effet pervers d’empêcher les victimes, une fois reconnues comme telles, de faire le travail d’introspection indispensable pour se reconstruire et recouvrer la pleine autonomie de leur pensée.

En effet, en assimilant ces « dérapeuthes » (thérapeutes déviants) à des gourous aux pouvoirs illimités, les antisectes travestissent la réalité. La réalité est plus complexe, forcément plus complexe. La vérité, c’est que la conscience de tout individu est impénétrable à autrui. Certes, et bien évidemment, elle peut connaître des influences, des pressions, des tromperies de toutes sortes. Mais au bout du compte, et dans quelque situation de ce soit, le for intérieur humain est précisément le seul endroit où chacun se trouve seul maître chez soi, quelque soit son environnement physique. L’étincelle de conscience, le « je » intime – qui est autre chose que le moi psychologique ou neurobiologique – est inviolable.

Quand on fait croire aux victimes des « sectes » qu’elles ont vécu une « emprise absolue », un « meurtre de leur esprit », une « perte totale de leur libre arbitre », qu'« on a pris le contrôle de leur vie », etc., comme le prétendent les antisectes, on leur ment. Car tout être humain ne peut qu’accorder de son propre chef une part de lui-même, sous la forme d’une signification, voire d’une évidence, à tout ce qu’on lui présente. Même infime, cette part ne peut pas, ne doit pas être occultée. Nier cette vérité, ce serait, outre une erreur cognitive, nier l’humanité, la dignité de la personne.

Si l’emprise avait été totale, alors il faudrait annuler tous les actes administratifs que la personne envoûtée aura signés pendant toutes ces années : contrat de travail, contrat de mariage, etc., parce qu’ils auraient été en fait décidés par une « autre personne » qui aurait pris les commandes de sa raison…

Petite voix

Encore une fois, la victime peut certes avoir éprouvé fascination, ascendance, domination, tyrannie même, à son encontre, mais toujours, d’une façon ou d’une autre, une liberté en elle lui a proposé (sans s’imposer) d’assentir ou de refuser. On a toujours, en permanence, un choix de pensées qui nous est proposé.

Le vrai problème, c’est qu’elle n’a pas su entendre ou accueillir cette petite voix. C’est qu’elle n’a pas appris à suivre sa boussole intérieure. C’est en cela que réside essentiellement le risque – et non dans la prétendue toute puissance du « gourou ».

À chaque fois, il y a forcément une forme d’une adhésion. Celle-ci ne peut venir que de la personne qui fait face aux sollicitations ou pressions externes.

C’est en cela que réside notre dignité d’être humain et que nul ne peut nous retirer.

Comprendre cela permettrait aux victimes de ne pas tout jeter de ces années sous influence. Elles pourraient enfin faire la part des choses entre ce qui leur a été dit ou fait avec tromperie et ce qui a pu leur apporter une autre vision des choses, l’accès à d’autres dimensions de la vie jusqu’alors insoupçonnées. Il n'est pas souhaitable qu’elles se sentent poussées à jeter à la poubelle tout ce passé, les empêchant de valoriser certains aspects positifs qu’elles peuvent en tirer malgré tout.

France5 : « Emprise mentale, quand la thérapie dérape »
Manipulation : 1 ; déontologie : 0

Si vous cherchez un exemple clair et irréfutable de la façon dont les médias vous manipulent et trahissent leur mission, regardez cette émission. Au delà du fond – pour lequel j’exprime toute mon empathie aux victimes –, je note que les réalisateurs de l’émission ont « oublié » les règles essentielles de la déontologie journalistique :
- Présentation uniquement à charge de trois thérapeutes sans leur donner la parole
- Absence de tout avis contradictoire
- Fort accent mis sur l’émotion (gros plans sur les familles éplorées, exacerbation du sentiment de peur, etc.)
- Travestissement de la vérité : par exemple, la commentatrice affirme que la Miviludes reçoit  « 2 500 plaintes » par an, alors que cet organisme n’est pas habilité à traiter des plaintes mais seulement des signalements, parmi lesquels il faut compter les simples demandes de renseignement, interrogations, etc. Ce n’est pas un détail car cela sert à effrayer plus.
- Partialité. La présentatrice « oublie » de préciser, bien qu’on parle de justice, que l’État, la Miviludes et l’Unadfi ont été condamnés plusieurs fois pour déni de justice et diffamation dans ce type d’affaires. Et que Me Picotin , l’avocat antisecte interviewé dans le reportage, avait été condamné en 2015 pour avoir surfacturé un couple pour une aide de « sortie de secte » qu’il leur avait apportée…
De même, dans le « débat » qui a suivi, il n'y avait que des personnes à charge, en premier lieu desquelles la journaliste...

En faisant de l’activité qu’ont suivie les « victimes » une abomination, on fait de celles-ci des déchirés : comment ont-ils pu adhérer à un mal absolu ? De cette façon, on leur interdit d’admettre qu’il y ait des aspects positifs ? Ils DOIVENT renier ce genre de pensées résiduelles, donc se renier eux-mêmes.

En élaborant une capacité personnelle de discernement, au contraire, elles peuvent reconquérir leur autonomie de pensée. Au lieu de ne devoir leur salut qu’à la puissance publique dont elles risquent d’une part d’être toujours dépendantes, d’autre part, de ne pas voir ses intérêts et motivations cachés (et ils sont nombreux ; voir d’autres articles sur ce site). Et au lieu de demeurer dans une sorte d’infantilisme qui ne devrait sa sécurité qu’à la protection de l’État sur des sujets qui ressortissent pourtant en premier lieu du libre arbitre.

En fait, ce que j’ai envie de dire aux Françaises et aux Français qui tremblent à la seule évocation du mot « secte », c’est d’avoir peur moins des « sectes »[1] que de leur propre crédulité, de leur trop grande confiance comme de leur trop grande méfiance, de leur passivité intellectuelle, de leur oubli à penser par eux-mêmes, de leur inculture spirituelle, bref de leur manque de confiance résultant de la jachère de leur vie intérieure.

[1] Du moins des groupes pacifiques, qui constituent l’essentiel des mouvements en France, et des personnages charismatiques.

 

3 réflexions au sujet de « La politique antisecte nuit également aux victimes qu’elle prétend défendre »

  1. Jakubowski

    Amalgamer les vérités émergeant de sources différentes, c’est bien là le travail d’un esprit épris de synthèse et d’objectivité : par la lecture principalement un corpus de connaissances voit le jour. Nous sommes tous dans un syncrétisme ( mélange de croyances ou mélange de spiritualités ) qu’on le veuille ou non. La voie de la recherche de données fiables et viables est à l’ordre du jour et c’est la légitimité de tout esprit honnête et rigoureux qui se cherche une planche de salut praticable parce que cohérente et exhaustive . Voilà pourquoi l’idée d’un marché de la spiritualité est devenu une réalité en librairie et qu’elle est en train de le devenir sur le terrain. Cette démarche, pour qu’elle garde toute sa valeur, doit parvenir à maturité le plus rapidement possible, et cela signifie suivre le  » Gourou intérieur  » qui l’a initiée. N’allons pas conclure hâtivement à la nécessité de la solitude car la vie est partage,soit débats, échanges ,
    convivIalité ……..Patrick J.

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