Enquête Liberté de pensée

18 – Déviance aujourd’hui, mœurs tolérées demain. Comment savoir ?

On savait déjà qu’une vérité en deçà des Pyrénées pouvait être erreur au delà. Mais la frontière peut aussi être temporelle. Le célibat des prêtres, par exemple, était vu comme un non-sens « socialement dangereux » par les nouveaux républicains laïcards… Telle pratique jugée « dérive » aujourd’hui pourrait être « usage » socialement toléré demain.

Edgar Morin. Photo : Gianfranco Chicco.

Edgar Morin. Photo : Gianfranco Chicco.

Telle croyance estimée farfelue ou dangereuse aujourd’hui pourra paraître demain normale, voire utile ou bienfaisante. Pour savoir, dans le présent, quelle attitude adopter, nous proposons deux principes :

- Être très vigilant face aux intimidations officielles, aux préjugés et aux "normes" sociales

- Se former à la pensée autonome (parachever les Lumières).

Edgar Morin a écrit des pages courageuses et iconoclastes sur le thème de la pensée qui paraît déviante. Le sociologue a analysé pourquoi il avait pu tomber, malgré son statut d’intellectuel, dans l’illusion soviétique qui faisait de la déviance un crime contre l’Etat. Il en a tiré des idées profondes, qui devraient être enseignées dans toutes les écoles.

"Veiller à la libre expression des idées que nous croyons folles"

L’une des raisons de cet aveuglement est la foi en l’idéologie dominante qui s’impose. Et il ne faut pas croire : les systèmes démocratiques ne sont pas à l’abri de ces aveuglements. Car, même douces, les idéologies « inhibent l’expression de déviances trop poussées par rapport à la ligne ou la norme » :

« Dans tout système pluraliste, que ce soit le marché économique ou le marché des idées, le jeu concurrentiel tend à se gripper, se rouiller, sous l’effet du développement d’une dominance ; même dans la sphère scientifique, une idée dominante peut prendre forme de dogme et l’idée neuve, d’abord accablée de sarcasmes par l’Académie, se fraie durement un chemin pour être enfin discutée. Toujours l’indiscutable tend à se reformer au détriment du discutable, ce qui se comprend parce qu’on ne saurait remettre en question n’importe quoi à tout propos. Mais il est vrai également que tout progrès se joue à la frontière de l’indiscutable et du discutable et s’effectue par la mise en discussion de l’indiscutable.

La prise de conscience d’une telle situation nous conduit alors à l’extrême vigilance contre les intimidations officielles qui frappent l’idée neuve parce que déviante. C’est dire qu’il faut veiller à la libre expression de la déviance, que l’on tend toujours à rejeter comme criminelle ou folle, c’est-à-dire veiller à la libre expression des idées que nous croyons folles et criminelles. Nous avons besoin des pensées, non seulement auxquelles nous sommes accordés, non seulement avec lesquelles nous sommes en désaccord, mais aussi de celles avec lesquelles nous sommes en totale discorde.

Il se dégage de ce qui précède deux idées clés :

I° La rupture de la concurrence des idées est un cataclysme intellectuel. La suppression de la concurrence des idées est un crime politique.

2° Nous avons besoin de déviants, de marginaux, d’exclus. »[1]

La Trinité catholique incompatible avec les règles de calcul

Jean Baubérot.

Jean Baubérot. (DR)

Les critères de dangerosité varient selon les époques. Déjà sous la IIIe République, note sur son blog, Jean Baubérot, spécialiste de la sociologie des religions : « Alors même que des mesures démocratiques augmentaient l’ampleur de la liberté de conscience et l’étendaient à de nouveaux groupes, d’autres mesures la restreignaient en fait, notamment par les atteintes à la liberté de l’enseignement. Certes, cette liberté ne fut jamais abolie, mais les mesures prises contre les congréganistes ont porté ombrage aux conséquences concrètes de la liberté de conscience. Les républicains ne l’ignoraient pas, puisqu’ils refusèrent, à plusieurs reprises, les demandes de juristes catholiques de donner une valeur constitutionnelle à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ces atteintes furent justifiées auprès de l’opinion publique républicaine par l’idée qu’en se soumettant aux “règles absolues de l’obéissance à leur ordre”, les membres des congrégations n’étaient plus réellement des êtres libres [qu’on pense aux affaires du voile islamique aujourd’hui]. Clôture, obéissance passive, ascétisme sexuel (et rumeurs de débauche), vœux de pauvreté individuelle permettant une richesse et une puissance indues : la similitude des accusations portées contre les congrégations avec celles qui visent aujourd’hui les “sectes” (et la globalisation opérée dans les deux cas) est frappante ».

Un peu plus loin, le sociologue montre que « les laïcisateurs ont estimé combattre pour la liberté de penser contre un catholicisme – ou contre toute religion comportant des dogmes – qui aliénerait l’esprit critique et conduirait les individus à se soumettre à des doctrines et des pratiques absurdes et dangereuses. Là encore, contre l’amnésie sociale, il faut rappeler qu’il y a un siècle, bien des laïques considéraient le célibat des prêtres comme un non-sens socialement dangereux – et plusieurs affaires de moeurs montraient que cela n’avait rien d’imaginaire. La doctrine de la Trinité leur paraissait également stupide et menaçante : tant que l’école publique s’arrêterait un jour par semaine et permettrait aux enfants d’apprendre au catéchisme que « 1 + 1 + 1 = 1 » (un seul Dieu en trois personnes, la Trinité), l’instituteur ne pourrait pas enseigner avec succès les règles élémentaires du calcul. La création de l’école laïque neutre était donc “l’œuvre de législateurs qui n’ont aucune conviction ni en morale ni en science”. »

Avec le recul du temps, on a peine à comprendre que des gens sensés aient pu tenir de tels propos.

« Approfondir la réflexion sur la liberté de penser »

« Les prendre en compte pourrait cependant conduire à approfondir la réflexion sur la liberté de penser, insiste Jean Baubérot. En effet, actuellement, bien que non évoquée explicitement, la liberté de penser me semble une notion opératoire et indispensable pour comprendre le rapport actuel entre laïcité et sectes, ainsi que le fait que la dénonciation des sectes puisse être quasi consensuelle. »

Réfléchir sur la liberté de penser, c’est apprendre à raisonner par soi-même, un idéal mis en avant au moment de l’avènement des Lumières. Mais qu’on entend-on exactement par ce mot ? Il y a eu plusieurs écoles, l’allemande (Aufklärung), la française, la britannique, etc.

Fragment du frontispice de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert : on y voit la Vérité rayonnante de lumière ; à droite, la Raison et la Philosophie lui arrachent son voile.

Fragment du frontispice de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert : on y voit la Vérité rayonnante de lumière ; à droite, la Raison et la Philosophie lui arrachent son voile. Source : wikipédia.

Pour simplifier à l’extrême, disons que l’esprit des Lumières est la promotion de l’autonomie de pensée, la foi en la raison, comme outil de connaissance pour dissiper les préjugés et les fausses croyances, et se soustraire aux passions. Il s’est essentiellement forgé en réaction face à la prétention de la religion à détenir et imposer la vérité et aux excès du pouvoir absolutiste. Il a débouché sur l’essor des sciences physiques et de la philosophie. Avec en filigrane une nouvelle dignité de l’homme consacrée par la liberté de pensée et d’expression. La vérité n’appartient plus à l’église ni le pouvoir au roi. Chaque homme est important et est responsable de son destin. La vérité se construit dans la tête de chacun. Et c’est la confrontation des découvertes et des croyances respectives qui permet de bâtir des consensus qui s’imposent alors à tous.

Mais chacun peut se rendre compte que cet idéal reste à conquérir, tant les soumissions, les peurs, les croyances perturbent nos jugements dans le quotidien.

Le philosophe allemand a écrit sur ce sujet un texte lumineux, que je ne résiste pas au plaisir de reproduire encore une fois.

Les “Lumières” selon Kant

« Qu’est-ce que les Lumières ? interrogeait Kant dans un article célèbre. La sortie de l’homme de sa minorité, dont il porte lui-même la responsabilité. La minorité est incapable de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable s’il est vrai que la cause en réside non dans une insuffisance de l’entendement mais dans un manque de courage et de résolution pour en user sans la direction d’autrui. Sapere aude, “Aie le courage de te servir de ton propre entendement”, telle est la devise des Lumières. Paresse et lâcheté sont les causes qui font que beaucoup d’hommes aiment à demeurer mineurs leur vie durant, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps d'une direction étrangère et c'est ce qui explique pourquoi il est si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si confortable d'être mineur ! Si j’ai un livre qui a de l'entendement à ma place, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience morale, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., quel besoin ai-je alors de me mettre en peine ? Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de cette pénible besogne. Que la grande majorité des hommes (y compris le beau sexe tout entier) tienne pour très dangereux de faire le pas qui mène vers la majorité – ce pas lui est d’ailleurs si pénible –, c’est ce à quoi veillent les tuteurs qui, dans leur grande bienveillance, se sont attribué un droit de regard sur ces hommes. Ils commencent par rendre stupide leur bétail et par veiller soigneusement à ce que ces paisibles créatures n’osent faire le moindre pas hors du parc où elles sont enfermées. Ils leur font voir ensuite le danger dont elles sont menacées si elles tentent de marcher seules. Ce danger n’est pourtant pas si grand : après quelques chutes, elles finiraient bien par apprendre à marcher. »

Les Lumières allemandes n’avaient pas banni, comme en France, la dimension religieuse/spirituelle de leur démarche rationnelle. C’est sans doute pourquoi les voies "différentes" (spirituelles, thérapeutiques, éducatives, politiques, etc.) sont mieux acceptées dans ce pays que dans le nôtre…

[1] Edgar Morin, Pour sortir du XXe siècle, Points éd., Paris, 1984.

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19 - Être membre d’une « secte » permet de résister à la pensée unique

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