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Ingrid Riocreux : « L’éthique du journalisme n’est pas un éthique du vrai mais une éthique du bien »

Dans son livre « La Langue des médias. Destruction du langage et fabrication du consentement » (Editions de l’Artilleur/Toucan), la chercheure Ingrid Riocreux réalise un décryptage acide de la production du Journaliste sous un angle original : celui de la subjectivité qui transparaît malgré lui dans ses œuvres.

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Ingrid Riocreux.

Ingrid Riocreux ouvre le crâne du Journaliste, observe comment il fabrique son information et décrypte les motifs cachés qui en guident la fabrication. Elle parvient à cette analyse non par une interprétation psychologique de son inconscient mais en prenant un recul systématique par rapport aux mots utilisés par le Journaliste, aux tournures qu’il choisit, à l’angle des questions qu’il pose, etc.

Par cette méthode, elle met en lumière les présupposés, les préjugés, les idéologies, les croyances et la morale qui teintent en permanence sa subjectivité. Illustrant sa réflexion avec de très nombreux exemples pris essentiellement dans les champs de la politique et des questions sociétales, elle offre un panorama convaincant du non-dit qui anime en continu la production journalistique.

Aspects conscients et inconscients de l’éthique

riocreux-couvC’est un fait : même si la profession sait que l’objectivité et la neutralité parfaites sont hors de sa portée, elle n’a guère proposé jusqu’à ce jour de solutions pratiques pour traiter cet aspect subjectif. Tout au plus s’est-elle préoccupée de l’aspect conscient de l’éthique, par exemple en luttant pour que soit garantie l’indépendance des rédactions. Ou en réagissant face à telle ou telle pression publicitaire.

Mais l’aspect inconscient de l’éthique, celui qui fait la chair de l’ouvrage de Mme Riocreux, est malheureusement trop souvent ignoré. Or c’est certainement celui qui a le plus d’impact sur le contenu des informations diffusées.

Sans doute, pour beaucoup de confrères, aborder pour le critiquer ou le juger cet aspect de la subjectivité du Journaliste serait empiéter sur sa liberté d’expression, sur sa dignité, etc. Ce serait vécu comme une sorte de viol. On pourrait comprendre cette appréhension s’agissant d’un écrivain ou d’un artiste.

Bien commun

Mais le rôle du Journaliste n’est pas simplement de s’exprimer librement, c’est aussi de transmettre une connaissance, une donnée avérée donc de portée universelle et politique (au sens large). C’est à ce titre qu’il a des comptes à rendre à son public sur son honnêteté et sur son éthique. C’est aussi la raison pour laquelle le public manifeste souvent à son égard une réelle colère, quand il néglige le caractère de « bien commun » de l’information, quand il poursuit une route personnelle, animé par des convictions qui lui sont propres ou qui représentent seulement (sans l’avouer) certains courants de pensée de la société, tronquant ainsi le débat collectif.

Extraits du livre :

- « L’information porte nécessairement la marque de son énonciateur parce qu’elle résulte d’une multitude de choix, plus ou moins conscients, qui président à sa formulation. »

- « C’est avec une bonne conscience absolue que le Journaliste affirme comme des vérités un certain nombre de positions qui sont, en réalité, des points de vue, des opinions. »

- « Enquêter implique d’être prêt à découvrir des aspects dérangeants, sinon révoltants, qu’il faut accepter de révéler au détriment des personnes étudiées. Le Journaliste a donc trouvé un modus vivendi confortable : il n’enquête que sur les gens à qui il veut nuire. »

- « Le monde des médias est avant tout celui de l’entre-soi idéologique, qui s’appuie sur le rejet plus ou moins tacite de tel ou tel courant politique et la complaisance plus ou moins assumée envers certains mouvements de pensée et groupes de pression. On voit, dès lors, quelle parenté il peut entretenir avec le formatage médiatique des régimes totalitaires. »

- « L’éthique du journalisme n’est pas un éthique du vrai mais une éthique du bien. »

- « Le Journaliste ne lit pas les livres. Il ne lit pas non plus les rapports. Là aussi, ce qui compte, c’est l’orientation idéologique du document. »

- « Quand il croit être au service du Bien, [le Journaliste] congédie son esprit critique. »

- « On ne nous fera pas croire que le Journaliste s’est réellement penché sur des questions aussi complexes que celle des versets abrogés et abrogeants ou des hadiths apocryphes avant de nous dire qui sont les bons musulmans. Le Journaliste est comme vous et moi : il a des amis musulmans. Comme ce sont de bons amis, il considère que ce sont de bons musulmans. C’est la théologie du sentiment à la sauce médiatique. Et voilà sur quelle base on nous explique le monde. »

Tant que la « recherche de la vérité » ne prime pas sur les autres objectifs, tant que cet aspect inconscient de la conception de l’information n’est pas ouvertement abordé, tant qu’il ne fait pas l’objet d’un minimum de régulation, une chose est sûre : le divorce entre le public et ses informateurs ne fera que s’amplifier.

> Ingrid Riocreux est agrégée de lettres modernes et docteur de l’Université Paris-Sorbonne.

>> Le parti pris idéologique de l’auteure apparaît lui-même avec évidence par le choix de ses exemples et de ses thèmes. Ce qui lui a été souvent reproché. A tort, selon moi, car il est impossible, quoiqu’on fasse, de se départir d’a prioris idéologiques. De toutes façons, cela n’enlève rien à la pertinence de son analyse ni au décryptage fin qu’elle conduit dans un domaine, la subjectivité du journaliste, qui est trop rarement étudié, même seulement évoqué, dans les travaux sur la déontologie journalistique.

Sectes, terrorisme : la funeste erreur d’analyse de l’État français

Pourquoi la lutte « antisecte » n’a pas empêché la multiplication des groupes spirituels ni la profusion des actions terroristes ? Parce que sa doctrine et, en conséquence, ses analyses, sont erronées.

> Par Julien Massenet, sociothérapeute.

Quand un médecin pose un diagnostic inapproprié, il ne faut pas s’étonner que son traitement soit inefficace. La France, trop confiante en sa capacité de raisonner, qui l’a conduite notamment à promouvoir ce bel outil qu’est la laïcité, a fini par penser qu’elle détenait la vérité sur le « vivre ensemble » : tout citoyen est libre de penser ce qu’il veut, mais nul ne peut imposer sa conception des choses. C’est pourquoi, par exemple, elle est (presque) parvenue à décoller la religion des affaires de l’État.

Excellent principe.

L’ennui, c’est que cette distinction nécessaire s’est muée en une hostilité plus ou moins patente envers les fois, les convictions, les croyances « différentes ». Une hostilité insufflée du plus haut niveau de l’Etat (Miviludes, Fecris) et entretenue par les médias et des groupes d’influence privés (Unadfi, CCMM, etc.) financés par le gouvernement.

Une politique spécifique a été crée en France, cas presque unique dans le monde, pour contrer les minorités spirituelles par la diabolisation et la poursuite judiciaire.

Bouc émissaire

Mais comment le pouvoir (de droite comme de gauche) a-t-il pu faire admettre une telle discrimination de fait  au peuple qui se souleva pour défendre pour les droits de l’homme ? Il utilisa simplement la vieille recette du bouc émissaire qui marche tellement bien. Il désigna donc une source du mal contre laquelle la lutte pouvait apparaître rationnellement justifiée et socialement acceptable : la secte !

Alors que les différentes minorités présentes en France ne posaient pratiquement aucun problème, le massacre de l’Ordre du Temple solaire (OTS) fournit en 1995 un très opportun prétexte (alors même que l’affaire n’est toujours pas élucidée, mais passons, ce n’est pas ce qui nous intéresse ici). Ce qui nous intéresse, c’est de constater que la peur fut le principal outil du pouvoir et de la presse pour empêcher divers mouvements comme les Krishna, les Moon, les raéliens, les Témoins de Jéhovah, etc., de vivre normalement dans la société avec leurs différences.

Envoûtés

Faire peur est une chose, mais expliquer est autre chose. On a alors réussi à convaincre les Français que les membres de ces mouvements ne pouvaient qu’avoir été en quelque sorte « envoûtés » par des gourous. On ainsi émergé différentes expressions qui ont fait florès : viol psychique, manipulation mentale, emprise, etc.

Il était impossible, pensait-on et clamait-on partout, que « nos » enfants, élevés dans la sainte religion ou selon les sains principes de la raison, puissent tout d’un coup changer leurs habitudes de se nourrir et de se vêtir, vouloir prendre des distances avec leur famille (cellule sacrée de la société !), professer des idées extravagantes comme le pouvoir de guérir par la prière, ou plus récemment, la nécessité de se faire exploser en public pour tuer un maximum de gens, etc.

Ces étonnantes modifications étaient forcément involontaires et donc ne pouvaient que résulter d’actions hypnotiques entreprises par des groupes et des personnes aux pouvoirs diaboliques. Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, c’est bien ce qui s’est passé dans la France du XXe et qui se passe toujours dans celle du XXIe.

État de sujétion

Comme nous sommes un pays de gens rationnels et intelligents, nous sommes parvenus à « expliquer » ce phénomène magique. C’est là que les psychiatres sont entrés en jeu. Ce sont eux qui ont fourni le concept clé qui a permis l’acceptation sociale, médiatique et juridique. Une acceptation qui fut même inscrit dans notre droit par la loi About-Picard de 2001 qui a consacré « l’état de sujétion ».

Grâce à cet artifice (car ce concept n’a aucune validité scientifique ni médicale), la victime d’une pression psychologique est entièrement dédouanée de TOUTE responsabilité dans la situation qu’elle a connue. Car un manipulateur, quel qu’il soit, a pu entrer dans for intérieur et prendre les commandes de sa volonté.

Or, ceci est impossible ! La rationalité, l’intelligence, l’autonomie de pensée ne peuvent être appropriées par un autre. Au pire, elles peuvent être trompées, orientées, abusées. Cela, certes, existe. Mais le pilotage total d’un moi de quelqu’un par quelqu’un d’autre est impossible, même sous hypnose. La conscience (le « je » d’une personne) n’est accessible qu’à cette seule personne, chacun peut en faire lui-même l’expérience intérieure !

Monade

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Le point encerclé a été utilisé par les Pythagoriciens pour représenter le premier être métaphysique, la monade.

Le sujet n’est jamais « objet » pour un autre ; il n’est toujours que sujet. Il ne peut jamais être perçu, touché et encore moins manipulé par quiconque. Tout ce que peut faire une personne extérieure, c’est bien sûr l’influencer, l’effrayer, le contraindre physiquement, le duper, etc.

Tout cela est possible, mais EN AUCUN CAS, cette personne ne peut lui ôter son autonomie, mettre son moi en esclavage, etc. Il y a toujours de la part du sujet ou de la victime une liberté qui adopte ou refuse la proposition extérieure, en fonction de ses critères, de ses connaissances, de ses croyances, de ses illusions, de ses attentes, de ses forces, etc. Car un sujet (une conscience) est une monade (au sens leibnizien du terme) maîtresse en sa demeure et intangible DE L’EXTERIEUR.

Cette chosification, cette objectivation de la conscience de l’homme par un autre que suppose la notion d’état de sujétion constituent une aberration très dangereuse individuellement et socialement parlant.

Fortifier le citoyen

C’est parce que l’Etat ne comprend pas cela que son combat contre les «soi-disantes « sectes » et le terrorisme est engagé sur une bien mauvais voie. Car il se limite essentiellement à combattre les groupes, les gourous jugés dangereux, etc. Certes, il faut réagir contre les profiteurs et les criminels. Mais, pour ce qui est des croyances, la seule véritable prévention, le seul moyen efficace de lutter contre les influences néfastes, c’est l’éducation, l’attention portée aux souffrances et aux situations de faiblesse (économiques comme psychologiques), c’est l’apprentissage du débat constructif et la formation à l’esprit critique.

Bref, c’est fortifier le citoyen, c’est accroître son degré de liberté par une politique – non plus une politique paternaliste de protection, comme c’est le cas essentiellement aujourd’hui –, mais d’information, de débat, de courage (ne pas craindre de prendre des risques), de confiance (vigilante) et – mais c’est sans doute beaucoup demander – de fraternité.

 

Plaidoyer pour l’objectivité journalistique

Tribune parue dans Edito +Klartext, la revue des journalistes suisses professionnels francophones (octobre 2015) et le plus important magazine des médias dans ce pays.

En France, les journalistes ne parlent pratiquement jamais d'objectivité, préférant à ce terme celui d'honnêteté. J'ai déjà exprimé mon désaccord, qui a d'ailleurs été acté par l'Observatoire de la déontologie de l'information (ODI).

Je reviens sur cette nécessité de faire de l'objectivité une des caractéristiques principales du métier, à condition de préciser ce que l'on entend concrètement par ce concept. C'est l'objet de cette tribune (cliquer sur l'image ci-dessous pour avoir accès à l'article) parue ce mois d'octobre dans le magazine suisse Edito +Klartext.

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