Contrôle démocratique

Une mission d’enquête parlementaire sur trente ans de politique nationale antisecte

A l’initiative du parti Arc-en-ciel (AEC), les députés ont décidé ce 21 mars 2016 la création d’une commission d’enquête parlementaire sur « la façon dont le pays lutte contre les sectes depuis le début des années 80 jusqu’à aujourd’hui ».

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Séance d'une commission d'enquête parlementaire. Photo : Assemblée nationale.

Décontenancés par les attentats perpétrés par des sectes terroristes en 2015, un certain nombre de parlementaires, interpelés par des parents de victimes et par des articles de presse, ont voulu comprendre pourquoi, alors que la France est « lourdement engagée depuis plus de trente ans dans la lutte contre les sectes, notre système institutionnel n’a pas su prévoir ni endiguer la montée des dérives sectaires djihadistes sur le territoire ». Il faut donc effectuer un « diagnostic sans concession » de ce système pour pouvoir proposer, éventuellement, des « pistes de réforme ».

La commission sera présidée par le député centriste Abou Pikar. Jacques Renard (divers gauche), qui préside le groupe d’études sur les sectes à l’Assemblée nationale, a été désigné rapporteur.

Une sous-catégorie de citoyens

Dans l’exposé des motifs présenté par Bernard Ammoytier (droite), les députés disent vouloir « mesurer l’efficacité de [cette] politique ». Ils s’interrogeront en effet sur les raisons qui ont motivé la constitution de quatre commissions d’enquête (un record absolu pour une seule thématique), la création de la Miviludes et d’une police spécialisée, le financement public des associations dites « antisectes », le vote de lois spécifiques « visant une sous-catégorie de citoyens », etc. Le tout pour aboutir à la multiplication des groupes sectaires (116 en 1982, 172 en 1995, plus de 800 aujourd’hui), à l’explosion des signalements de dérives sectaires, notamment dans le domaine de la santé, et à l’engagement de nombreux jeunes Français dans le fanatisme islamiste.

Les « sectes » : un problème « mal posé »

Pourdieu

Le sociologue Jacques Pourdieu. Dessin : JL ML.

Selon le sociologue Jacques Pourdieu, la politique française de « lutte contre les sectes » repose sur une base « totalement erronée » : les « adeptes » de ces mouvements, tout comme les jeunes recrues des djihadistes, seraient en quelque sorte « envoûtés » par les groupes manipulateurs qui emploieraient des techniques visant à « annihiler leur libre arbitre ». Leurs comportements seraient ainsi téléguidés ; l’emprise mentale de leurs mentors sur leur conscience serait LA cause de leur dérive et de leur changement de vie.

« Certes, on ne peut nier l’existence de propagandes, de tentatives de suggestion et de séduction, admet Jacques Pourdieu. Mais un sujet humain est et reste un sujet ! Il existe toujours une part de choix, d’adhésion volontaire en tout individu. C’est son désir de donner un sens à sa vie, c’est son besoin de transcendance qui le font opter pour telle ou telle perspective autre. En fait, le peu d’attrait des religions, des schémas idéologiques ou médiatiques entourant le candidat à la conversion face, en contraste, à l’excitation de voies exaltantes parce que semblant absolues, constitue LA vraie faille de tout le système. Donc, en se contentant de diaboliser l’offre « différente », au lieu d’améliorer, d’enrichir et de diversifier l’offre existante, les pouvoirs publics et la presse s’interdisent toute compréhension juste et, par là, tout traitement adéquat du problème ».

Les parlementaires ont tenu, cependant, à souligner « le rôle indispensable d’accueil des angoisses et d’écoute » des familles tenu tant par la Miviludes que par les associations dédiées, affirmant que leur investigation portera surtout « les suites qui sont données à ces signalements ». Nombre d’observateurs, notamment dans le milieu scientifique et à l’étranger, ont en effet critiqué « la partialité, l’agressivité, le non respect de la présomption d’innocence, la discrimination arbitraire et l’abus de pouvoir » des instances qui luttent contre les sectes.

Une information neutre et indépendante

Le président de la commission a évoqué en conférence de presse la possibilité de :

- faire évoluer la politique nationale « du tout répressif vers une meilleure connaissance et une reconnaissance sociale, sous des conditions à définir, de certains groupes et voies thérapeutiques empruntées » ;

- remplacer l’arsenal existant par « une information neutre et conçue par des experts indépendants, [ainsi que par] un dispositif de recueil des plaintes impartial intégrant le principe du contradictoire et adossé à un mécanisme éthique de médiation ».

Les élus devront rendre leurs conclusions à la mi-octobre.

(Rubrique : Infaux)

 

 

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