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« Sectes » et vocabulaire : une manipulation journalistique généralisée

Il ne se passe une semaine sans qu’un média national ou local ne sorte une affaire de «secte», donnant ainsi l’impression, comme aimait le dire l’ancien président de la Miviludes, d’un véritable «fléau». Cet article décrypte la manipulation opérée par la plupart de mes confrères pour entretenir frauduleusement cette paranoïa.

Tribune Lyon 3

La plupart des journalistes, en France, emploient de façon illégale le mot « secte », terme infamant et qui fait très peur à tous. Ainsi, dans sa dernière édition, Tribune de Lyon offre à ses lecteurs une « enquête sur les sectes les plus actives à Lyon ». Dans chapeau introductif, le journaliste écrit : « De l’Église de scientologie aux Témoins de Jéhovah (TJ), les principales organisations reconnues comme « sectes » par l’État sont bien présentes dans l’agglomération ».Tribune Lyon 2

Dans le corps de l’article, pour contredire le porte-parole des TJ à Lyon qui déclare que « l’appellation "secte" n’est plus valable, car nous sommes enregistrés sous le statut d’association », le journaliste n’oppose aucune dérive constatée, ni même aucun fait délictueux supposé. Non, il lui suffit de rétorquer, en lieu d’argument définitif : « Et pourtant, les Témoins sont toujours considérés comme une secte par l’État ». Et la messe est dite !

Pourtant, le mot « secte » ne devrait plus avoir cours, du moins pour qualifier en France tous ces mouvements pacifiques qui ont autant le droit d’exister que n’importe quel autre groupement de citoyens.

Atteinte à la liberté de croyance

Le terme « secte », en effet, n’a pas de définition légalement parlant. Il a même dû, par « sécurité juridique », être éliminé du vocabulaire administratif et politique : il portait en effet atteinte à la liberté de conscience, de croyance ou de religion.

Le signe le plus manifeste de cette évolution sémantique est visible au sommet de l’État (niveau du premier ministre) dans le changement de nom de l’organisme national chargé de la question « sectaire ». Ainsi la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (Mils), créée en 1998, est devenue, en 2002, la Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires » (Miviludes).

De même, si les trois premiers rapports parlementaires, depuis 1983, s’attaquaient aux « sectes », le dernier, qui s’interrogeait sur « l'influence des mouvements à caractère sectaire » (2013) porte la marque de ce nécessaire changement terminologique.

Les journalistes, apparemment, ne s’estiment pas tenus par une rigueur langagière qui leur compliquerait le travail. Car ils seraient obligés d’être précis et factuels et d’enquêter eux-mêmes sur le terrain, au lieu de se contenter de s’appuyer sur l’autorité de la parole publique, en fait sur la propagande des « antisectes » officiels ou autoproclamés.

« Reconnue comme secte »

Il faut dire que l’État s’accommode parfaitement de cette confusion car elle lui permet de bénéficier du soutien aveugle des médias et de continuer sa politique discriminatoire et arbitraire sans être l’objet d’une analyse trop scrupuleuse de son travail. Sur le site de la Miviludes, les anciens rapports sur les « sectes » sont toujours affichés et, à différents niveaux, le mot « secte » peut encore être vu.

Mais, nous l’avons avec la Tribune de Lyon (et elle n’est pas la seule !), les journalistes vont encore plus loin, n’hésitant pas, pour justifier leurs articles à charge, à claironner que tel ou tel mouvement est « reconnu comme secte » par l’État ou le gouvernement. Tout simplement parce que son nom figure dans le fameux rapport de 1995 qui comportait une liste de 173 mouvements qualifiés de « sectes ».

Or cet argument est irrecevable.

Régulièrement, notamment dans les réponses aux questions aux parlementaires, les ministres successifs sont obligés de rappeler que la République ne reconnaît ni religion ni secte et que seuls doivent être considérés les troubles à l’ordre public ou les atteintes effectives aux personnes ou aux biens.

« Rapport dépourvu de valeur juridique »

Le 10 mars 1998, le ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement publiait une circulaire précisant que « le rapport parlementaire de MM. Alain Gest et Guyard [1995] n’a pas d’effet juridique sur l’action administrative de l’État en matière de ce que le langage courant dénomme « sectes », celles-ci étant, comme toutes religions, simplement soumises au droit commun. » Et cette circulaire de préciser : « Aucun groupement n’a donc jamais été classé comme « secte » par la République ».

Le 27 mai 2005, M. Raffarin, alors premier ministre, publiait une circulaire « relative à la lutte contre les dérives sectaires ». Il y précisait : « Aussi a-t-il été décidé, plutôt que de mettre certains groupements à l'index, d’exercer une vigilance particulière sur toute organisation qui paraît exercer une emprise dangereuse pour la liberté individuelle de ses membres ». Et il terminait en disant que « le recours à des listes de groupements sera évité au profit de l'utilisation de faisceaux de critères ».

De même, la « liste noire » de 1995 a fait l’objet de décisions de justice, notamment celle du tribunal administratif de Caen qui, en 2005, a conclu dans une affaire concernant les TJ, que [l’accusé, un hôpital en l’occurrence] ne saurait, en tout état de cause, se prévaloir d’un rapport établi par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale classant les Témoins de Jehovah parmi les "sectes", un tel rapport étant dépourvu de valeur juridique »[1].

Caractère sectaire : une appréciation « subjective »

Il arrive souvent, également, que les médias, « alertés » par une vigilante association de dénonciation de « sectes », pudiquement revêtue de la noble cape de la « défense de la famille », que les médias, donc, se scandalisent que tel ou tel mouvement puisse simplement tenir une réunion dans une salle d’une ville

Groning

Or, dans une réponse apportée au député Jean-Pierre Brard qui l’interrogeait sur la possibilité d’interdire les manifestions publiques organisées par des mouvements listés par le rapport parlementaire sur les sectes, le ministre de l’intérieur avait répondu en 1998 à l’Assemblée nationale (source) : « Aux termes de l’article 2 de la Constitution du 4 octobre 1958, la France, république laïque, respecte toutes les croyances. Dès lors, le droit ignore la notion de secte, à laquelle n’est attachée aucune conséquence juridique. L’appréciation du caractère sectaire d’une association est nécessairement subjective. La qualification de « secte » donnée à certains groupements ou associations ne saurait donc, à elle seule, fonder légalement un refus de mise à disposition. [...] Un refus ainsi motivé serait gravement attentatoire à la liberté de culte à valeur constitutionnelle. »

Atteinte grave et manifestement illégale

Pareillement, en 2007, « le Conseil d’État a jugé que le refus opposé à une association cultuelle [en l’occurrence, il s'agissait des TJ] de lui accorder la location d'une salle municipale, surtout lorsqu’il est consécutif à d’autres refus de même nature opposés à des associations identiques et annulés précédemment par le juge administratif, porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de réunion dès lors que la commune ne fait état d’aucune menace à l’ordre public, mais seulement de considérations générales relatives au caractère sectaire de l’association, ni d’aucun motif tiré des nécessités de l’administration des propriétés communales ou du fonctionnement des services (JRCE, 30 mars 2007, Ville de Lyon, n° 304053) » (source).

Ainsi, au mépris de leur déontologie comme du droit, bafouant tant la présomption d’innocence que le droit du citoyen à la liberté de croyance, liberté « fondamentale », bien des journalistes se sentent autorisés, en utilisant le mot "secte", à salir à longueur de colonnes et d’émissions des groupes de citoyens parce que les préjugés, la peur de la différence, l’intolérance ou la médisance les ont d'avance condamnés.

MondeMême le journal dit "de référence" (Le Monde) n’hésite pas à concevoir une rubrique spécialisée baptisée, non pas "Analyse du phénomène sectaire", mais, illégalement, "Lutte contre les sectes"... Ce qui, en rapport avec le droit républicain, signifie en fait « lutte contre une catégorie de personnes déclarées sous-citoyens », ce qui rappelle, dans l’esprit, de bien mauvaises et douloureuses attitudes nationales…

 

[1] Sans compter que ce rapport a été réalisé dans la précipitation, sans exigence méthodologique, sans étude de terrain et sans information contradictoire et qu’il est de toute façon, de l’aveu même de l’ex-président de la Miviludes, obsolète. Constater que la presse française s’appuie sur un document si médiocre et vieux de plus de vingt ans pour justifier son dénigrement, c’est mesurer son degré de professionnalisme.

2 réflexions au sujet de « « Sectes » et vocabulaire : une manipulation journalistique généralisée »

  1. Thierry

    Bonjour et bravo pour ce combat contre la connerie humaine et la peur (la haine ?) de tout ce qui n’est pas comme nous… (Je n’aime pas ce que vous faites … vous connaissez forcément la suite !) Pour ma part, je ne suis pas témoin de Jéhovah, je suis même athée, juste un peu philosophe et un peu rosicrucien, mais je vous rejoint totalement. Ces personnes ne sont pas plus une secte que toute autre religion « reconnue » ! Chacun sa liberté de penser et de prier, tant qu’il prêche la bienveillance et plus important, la tolérance. La plus grande tolérance dans la plus stricte indépendance…Il y a autant de chemins que d’êtres humains, chacun choisit librement pour arriver à son but. mais comparé à votre prose et pertinence, j’enfonce des portes ouvertes 🙂
    Bien à vous
    Thierry

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