Pour une écologie de la connaissance

De même que la conscience écologique n’a pu s’étendre qu’après avoir été honnie et dénoncée comme moralisante, le concept de conscience « véritale » (recherche du maximum de vérité en toute connaissance), central dans une écologie de la connaissance à venir, heurte et dérange avant, je l’espère et en suis convaincu, d’être un jour admis par le plus grand nombre. Présentation de la démarche avec des études de cas.

 

Pourquoi, aujourd’hui, le développement durable est-il dans toutes les bouches sinon dans tous les comportements  ? Comment se fait-il que l’écologie, hier objet des foudres de nombreux acteurs qui traitaient ses défenseurs d’illuminés ou d’ayatollahs, soit maintenant au contraire thème de nombreux discours et même argument de vente  ?

 

Parce que, progressivement, la société a pris conscience des souffrances, des dégâts et des coûts occasionnés par l’absence de respect de l’environnement. Certes, il y a encore du chemin à faire, et encore un long chemin, avant que la prise de conscience soit totale. Mais nous sommes sur la voie. Aucune émission, aucun journal aujourd’hui ne peut paraître sans accorder au souci écologique un ou plusieurs sujets. Aucun homme ou groupe politique ne peut évacuer cette problématique.

 

Ce qui est en train de se passer pour l’environnement devra aussi se passer pour notre environnement mental, spirituel, cognitif. Il faudra bien que la société toute entière prenne conscience des souffrances, des injustices, des dégâts et des coûts occasionnés par les entorses à la vérité des discours et des productions intellectuelles que sont l’information véhiculée par les médias et toutes formes de connaissance touchant le public dans son ensemble.

 

La désinformation pollue les esprits

 

On le sent déjà confusément  : la propagande, la publicité déguisée, les intérêts masqués, les erreurs, la manipulation, les mensonges, bref, la désinformation, constituent de véritables substances toxiques qui polluent les esprits. Et provoquent d’innombrables souffrances et nuisances pouvant aller jusqu’à provoquer des maladies et même tuer.

 

C’est net dans le domaine de la santé. On l’a vu tout récemment avec l’affaire du Médiator, que d’autres scandales avaient précédée. C’est peut-être moins évident dans d’autres sphères pour lesquelles un peu de réflexion et d’esprit critique est nécessaire.

 

Par exemple, avec une presse trop proche des intérêts financiers ou des pouvoirs, le public et les autorités seront mal informés sur la réalité des faits sociaux et économiques. Ils ne pourront pas prendre les décisions adéquates. Leur esprit fonctionnera à partir d’informations tronquées, déviées. Il s’ensuivra une perte d’efficacité dans leurs actions, une continuelle production d’injustices, une mauvaise communication entre les différents acteurs. Un climat de suspicion et de jalousie s’instaurera, incitant à la haine et encourageant l’indifférence, l’égoïsme et le désespoir.

 

Ce constat est vrai pour l’information journalistique, dont aucune loi ni aucun système ne garantit la qualité « véritale », c’est-à-dire l’exigence du plus haut degré possible de vérité.

 

La démarche véritale : une option volontaire

 

La démarche véritale, développée sur ce site, n’est pas l’invention d’un chercheur isolé qui aurait eu une révélation. Elle est la synthèse, appliquée à la production de l’information journalistique, des principes de trois démarches déjà existantes  : la déontologie journalistique, la recherche scientifique et l’ISO 14000 qui regroupent les normes (volontaires) concernant le management environnemental.

 

La démarche véritale est une méthode qui certifie que le maximum est fait pour garantir le plus haut degré possible de vérité d’une information. Non pas, bien évidement que LA vérité est garantie, mais que tous les moyens actuellement accessibles sont mobilisés, avec sincérité et professionnalisme, pour atteindre la meilleure qualité possible en terme de connaissance exacte.

 

Ce n’est donc pas une norme morale pour contraindre l’information. Elle ne nuit en rien à la liberté d’expression de l’informateur puisqu’elle ne s’applique que volontairement. Elle ne peut, par principe, être imposée.

 

Certes, elle impose à celui qui opte pour elle des exigences supplémentaires. Mais ces exigences une fois intégrée dans une pratique courante, elle procure en fait une libération et un certain confort moral puisque le producteur de l’information peut, le cas échéant, apporter plus facilement la preuve de sa bonne foi.


Un outil pour préparer le jugement

 

La démarche véritale permet d’apaiser les discussions, voire les conflits, touchant à la déontologie de la presse. Elle permet d’engager un vrai débat constructif autour d´un cas précis, de dédramatiser les échanges et, surtout, de leur donner un tour objectif. C´est cet aspect-là qui est essentiel, car il est la plupart du temps absent des discussions sur la déontologie.

 

L’outil permet de façon fiable et surtout transparente l’analyse (décomposer un tout en ses éléments de manière à le comprendre) de la qualité déontologique d´une production intellectuelle, en l´occurrence, une information de presse.

 

« Transparente » car il met en lumière les critères et les références sur lesquels se base le jugement porté.

Les différents points de la grille véritale concernent des faits précis, évaluables in concreto, touchant la fabrication de l´article (et non son fond, ce qui entraîne des discussions sans fin). Sur ces points, il est assez facile de se mettre tous d´accord puisqu´ils concernent des aspects pratiques et la plupart du temps vérifiables. On obtient ainsi un tableau avec des oui, non, ne sait pas. Un tableau technique, clinique, dépassionné, a-moral.

Ensuite, mais ensuite seulement, et à la lecture de ce tableau, peuvent venir une interprétation, une estimation, un jugement, voire une décision morale. Ces aspects-là sont du ressort de l´individu (avec sa sensibilité et ses valeurs) : lecteur, producteur de l´information, conseil de presse, etc. Ils ne concernent pas la grille véritale.

 

Celle-ci est essentiellement factuelle et ne comporte pas de jugement ni d´interprétation. On ne peut donc pas dire qu´elle permet, en soi, d´interpréter un article en même temps dans un sens et dans son contraire.

 

Elle est le premier temps d’une démarche qui en compte au moins deux  : l’analyse et le jugement. Elle rationalise et sécurise la partie diagnostic d’une information donnée pour donner ensuite à l’observateur (personnel, collectif) des bases solides pour étayer son jugement.

 

Deux exemples.

 

Reportage M6 sur Sarcelles

(3 septembre 2008)

 

Sarcelles, un reportage intitulé "Un été dans la cité" est diffusé sur M6 le 3 septembre 2008, suscitant la polémique chez les Sarcellois qui ont condamné l´image négative de leur ville décrite dans le document. Le maire de Sarcelles a même pris un avocat car, d´après lui, le journaliste a menti sur des faits précis.

 

Sur Le Post, l´un des journalistes de 66 minutes raconte les coulisses du reportage.

 

La grille ci-dessous a été établie lors d’une réunion d’un groupe de travail sur les « études de cas concrets » dans le cadre de l’Association de préfiguration d’un conseil de presse (APCP).

 

Le tableau présente le résultat de l’analyse des différents éléments concernant la polémique qui a suivi la diffusion du reportage.

 

 Reportage M6 sur Sarcelles (3 septembre 2008)

L´information respecte-t-elle les critères constitutifs
d’une information journalistique de qualité ?

Critères

 

OUI

NON

Sans objet

1 – Exactitude

 X

 X

 

2 – Précision

 

 X

 

3 – Complétude

 

 X

 

4 – Vérification

 

 X

 

5 – Recoupement

 X

 X

 

6 – Séparation fait/opinion

 

 

 X

7 – Investigation

 

 

8 – Éléments fournis par le public

 

 

 X

9 – Test du contradictoire

 

 X

 

10 – Honnêteté de l’information

 X

 

 

11 – Impartialité

 X

X

 

12 – Respect de la loi

 X

 

 

13 – Intégrité

 X

 

 

14 – Indépendance rédactionnelle

 X 

 

 

15 – Relativisme

 X

 

 

 

Certains critères comportent à la fois des réponses positives et négatives pour tenir compte de la complexité de la situation, dans laquelle sur certains aspects, il y a eu respect du critère, et sur certains autres, non.

 

Dans le cas présent, on peut dire que les journalistes n’ont pas fait de faute professionnelle mais qu’ils ont manqué de rigueur et n’ont pas suffisamment vérifié leur information (sur certains points).

 

Maintenant, à chacun de se déterminer pour porter un jugement selon sa convenance. La grille véritale ne sert qu’à préparer l’appréciation.

 

Les Infiltrés sur France 2  : enquête sur les pédophiles


Tous les pédophiles rencontrés dans le cadre de l’enquête des “Infiltrés” qui fut diffusée mardi 6 avril 2010 sur France 2 ont été dénoncés à la police. Une violente polémique a secoué le public et la profession à ce propos

 

Le groupe d´études de cas de l’APCP s´est penché sur la question. Au début, les avis étaient partagés  :

- Fallait-il traiter du principe de l´émission elle-même  ? La charte des journalistes de 1918 semble prohiber le fait de cacher sa qualité de journaliste dans une enquête, mais, d´un autre côté, pour se procurer une information que l’on veut cacher, il faut parfois passer outre certaines limites.

- Fallait-il traiter de l´emploi de la caméra cachée  ? Même débat sur la lettre des chartes et sur les nécessités du métier.

- Fallait-il limiter notre réflexion à la dénonciation qui a suivi l´enquête, des pédophiles rencontrés, aux autorités publiques  ? Sur ce dernier chef, la question était : éthique pour les uns, donc relevant de l´appréciation du citoyen journaliste  ; déontologiques pour les autres, donc relevant de l´appréciation du journaliste citoyen.

Nous n´étions donc pas unanimes pour penser qu’il y avait matière à reprocher une démarche précise.

 

Dans un second temps, imaginant qu’un conseil de presse soit saisi de l’affaire, nous avons appliqué la grille de lecture : traitant ainsi de l´ensemble - émission - comportement de journaliste, nous avons constaté sa pertinence en obtenant l´unanimité des présents sur chacun des points de la grille.

 

 Les Infiltrés (France 2, 2010)  : enquête sur les pédophiles

 L´information respecte-t-elle les critères constitutifs
d’une information journalistique de qualité  ?

Critères

 

OUI

NON

Sans objet

1 – Exactitude

 X

 

 

2 – Précision

 X

 

 

3 – Complétude

 

 X

 

4 – Vérification

 X

 

 

5 – Recoupement

 

 

6 – Séparation fait/opinion

 

 

7 – Investigation

 

 

8 – Éléments fournis par le public

 

 

 X

9 – Test du contradictoire

 

 

10 – Honnêteté de l’information

 X

 

 

11 – Impartialité

 

X

 

12 – Respect de la loi

 

 X

 

13 – Intégrité

 X

 

 

14 – Indépendance rédactionnelle

 X 

 

 

15 – Relativisme

 

 X

 

 

Dans ce 2ème cas, le travail sur l’exactitude des faits semble plus poussé que dans le cas précédent. Cependant, on décèle un net parti pris et un non respect de la loi et des codes professionnels, éléments qui sont à la base de la polémique.

 

Mes réflexions personnelles concernant cette émission

 

Je voulais comprendre pourquoi j´éprouvais de fortes résistances à la dénonciation par un journaliste des personnes interrogées. Ce qui me gênait était la confusion du rôle d´enquêteur avec celui d´inquisiteur (dommageable pour la crédibilité future et l´image de notre métier) et une conception limitée (répressive) de la responsabilité.

D´accord avec le fait que le choix de dénoncer ou non est éthique et donc du ressort du choix intime. Mais ce que je déplore, c´est que la responsabilité citoyenne que revendique le journaliste se limite alors à l´aspect répressif. Il peut aussi y avoir un aspect humain, voire fraternel. Liberté, égalité, fraternité sont toujours les 3 grandes valeurs de notre République. Un pédophile est d´abord un homme comme moi, un humain, un citoyen, un semblable, avant d´être un pervers ou un malade. Si on oublie cela, toutes les discriminations et les arbitraires peuvent survenir et se justifier.

Voici donc les questions que j’aimerais poser aussi au journaliste  :
- Avant d´aller rencontrer des pédophiles, vous vous doutiez bien que vous aurez à recueillir des propos évoquant des pratiques illégales. Quelle était votre position alors par rapport à votre responsabilité de citoyen  ?
- Quand les personnes interrogées vous ont révélé leurs agissements, leur avez-vous demandé s´ils voulaient guérir  ?
- Leur avez-vous proposé de l´aide pour se soigner ?

La responsabilité est envers les deux : victimes et agresseurs, tous les deux considérés comme des citoyens avant tout.

Enfin, après avoir diffusé l´émission, j´aurais estimé que c´était à la police de faire son travail. Si celle-ci venait me demander des renseignements sur mes sources, alors oui pourquoi ne pas lui donner ? Mais je ne serais pas allé dénoncer de moi-même. Chacun son rôle. J´aurais privilégié la crédibilité journalistique à même hauteur que celle de citoyen. Et j´aurais été fraternel avec les deux...

 

Laisser un commentaire