Naïvetés journalistiques

De l’humain ou de l’économique, lequel doit primer dans une entreprise de presse ? L’humain, disent beaucoup de journalistes. L’économique, affirment la grande majorité des patrons de presse. Il faut essayer de concilier les deux, suggère-t-on quand des crises remettent ces questions au goût du jour, comme aujourd’hui. Mais cette conciliation est-elle possible  ?

À mon avis, non ; du moins pas dans la configuration actuelle de l’économie des médias. En effet, si la loi reconnaît le rôle particulier des médias dans l’animation du débat public, la plupart des éditeurs de presse ne voient dans leurs publications qu’un outil de production banalisé, et pas du tout un outil citoyen rigoureux pour favoriser la qualité du débat public.

Nous, journalistes, avons laissé cette situation s’installer sans exiger suffisamment la reconnaissance du caractère particulier et d’intérêt général de notre travail. La carte de presse, la clause de conscience et la déduction fiscale sont des vestiges de cette reconnaissance, mais des vestiges bien insuffisants.

Nous ne sommes pas juridiquement ni professionnellement armés pour résister, au nom de cette légitimité, au « Qui paie commande ».

Position d’infériorité

Pire, nous avons entretenu nous-mêmes cette position d’infériorité.

Ainsi, naïvement, nous soutenons que la déontologie est du ressort exclusif de chaque média, voire de la conscience individuelle de chacun de nous. Épousant en cela la position patronale, nous nous sommes de la sorte soumis au pouvoir de nos employeurs. Car, en tant que salariés, nous sommes leurs subordonnés : devoir légal d’obéissance, devoir de réserve et de loyauté, secret industriel, injonction (inscrite dans notre convention collective) de faire en sorte que notre opinion (libre par ailleurs) ne porte « en aucun cas atteinte aux intérêts de l’entreprise de presse » dans laquelle nous travaillons...

À l’heure où les industriels détiennent le capital de (ou ont des participations dans) la plupart des médias, nous ne pouvons librement enquêter sur les multiples entreprises et filiales dont nos patrons sont propriétaires. Ni sur les relations qu’ils entretiennent avec les pouvoirs publics.

Et le fait que nous soyons aussi des auteurs (en plus du statut de salariés) compte peu face aux restructurations multimédiatiques, aux compressions de personnels et à la nécessité de produire du contenu et du divertissement (et non plus de l’information).

Seule l’éthique est personnelle

En fait, seule l’éthique est proprement personnelle et individuelle. La déontologie et son application doivent se discuter au moins à l’échelle de la profession toute entière. Mais pour parvenir à cette défense collective, il aurait fallu nous unir et nous battre ensemble, exiger des droits et des structures nous permettant d’être sur un pied d’égalité avec nos employeurs, quitte à partager avec eux une plus grande partie des risques.

Mais la profession a toujours fui, à quelques velléités syndicales près, de s’organiser dans ce sens.

De même, naïvement, nous pensons que les éditeurs sont des hommes de presse, comprenant et acceptant la particularité de notre métier. Or, pour l’immense majorité d’entre elles, les entreprises de presse sont des entreprises comme les autres, donc à but essentiellement lucratif, et doivent se gérer de la même façon que les autres. Les directeurs de rédaction sont désormais plus des managers que des journalistes. Ils sont plus à l’écoute des panels de lecteurs, des sondages et des annonceurs qu’à celle de leurs propres journalistes, ceux-ci fussent-ils quotidiennement sur le terrain.

Une entreprise pas comme les autres

Or, il faut le dire, le crier : une entreprise de presse n’est pas une entreprise comme les autres ! Elle est dépositaire d’une prérogative dérogatoire au droit commun dans le sens où elle est également une entreprise d’intérêt public (à ne pas confondre avec une entreprise publique). Nombreuses sont les dispositions qui consacrent ce fait, et notamment les aides publiques qui sont versées chaque année aux médias d’information. Ces aides, directes et indirectes, dépassent 1,5 milliard d’euros par an (environ 15 % de leur chiffre d’affaires) !

De ce fait, ces entreprises ont un devoir vis-à-vis de la société. Elles doivent rendre compte de l’utilisation qui est faite de cet argent public. En effet, de cet octroi de subventions résulte un droit de regard du public (et pas seulement des lecteurs) sur la façon dont les médias travaillent, pour observer s’ils œuvrent ou non pour le bien de tous.

Les patrons qui agissent pour servir leurs propres intérêts (même s’ils prétendent le faire pour leurs lecteurs) sans tenir compte de cette dimension collective abusent et spolient les citoyens.

Responsabilité vis-à-vis du public

Dans la charte de Munich de 1971, que les journalistes français ont signée, il est affirmé que « la responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics ».

La responsabilité des éditeurs de presse vis-à-vis du public (et pas seulement vis-à-vis de leurs lecteurs) doit également primer toutes les autres responsabilités, y compris – s’il le faut – celle des actionnaires du titre.

Ce dernier point peut paraître excessif, il ne l’est pas, selon moi. Il signifie simplement que l’information est aussi, et même d’abord (avant d’être un produit économique), un bien intellectuel à valeur humaine, un bien commun dont la qualité est essentielle, voire vitale, pour le bon fonctionnement de la démocratie.

« Prêt à sacrifier sa fortune »

En 1933, le Washington Post publia ses principes dont l’un exposait clairement cette nécessité de faire primer l’humain sur l’économique : « Le journal est tributaire de ses lecteurs et du public en général et non des intérêts privés de son propriétaire. Dans la poursuite de la vérité, le journal doit être prêt à sacrifier sa fortune matérielle, si cela est nécessaire au bien public ».

Quel journal pourrait aujourd’hui en France afficher semblable ambition ?

On me traitera bien évidemment d’idéaliste, alors que la prise en compte de cette priorité à accorder au public (et à l’intérêt général) est déjà inscrite (politiquement, mais trop peu juridiquement) au cœur de notre profession. Sans cette priorité, il y a fort à craindre que la presse perde définitivement sa légitimité, tant vis-à-vis des autres pouvoirs que vis-à-vis du public. Car nos partenaires comme les citoyens attendent de nous une sorte de neutralité (volonté de servir l’intérêt général, ce qui n’empêche pas les prises de position) que nos prérogatives nous invitent à respecter.

Espace public "citoyen"

Si la presse classique ne comprend pas cette exigence, elle risque fort de s’étioler et de voir l’hostilité du public grandir.

D’autres acteurs alors prendront le relai, les pouvoirs publics, par exemple (qui tiennent déjà en main tout l’audiovisuel public, une part de l’économie de la presse d’information, l’Agence France Presse ainsi que toute l’information administrative) ; ou les nouveaux médias, pour peu qu’ils parviennent à exister dans le cadre d’un modèle durable, sans but lucratif, en vendant des services ou avec le soutien de leurs lecteurs ; ou personne : il n’est pas dit que les émissions de divertissement et de sports ne suffisent pas à satisfaire un public très large et que le besoin d’une information de qualité ne soit pas qu’une curiosité anthropologique.

Ceux pour qui savoir et connaître est vital pour se forger leur opinion devront se débrouiller avec Internet et apprendre à trier eux-mêmes le bon grain de l’ivraie.

Mais il n’y aura plus d’espace public citoyen (pour le distinguer de l´espace de la représentation publique).

Laisser un commentaire