Philosophie

L’univers a-t-il un sens ? Qui est légitime pour répondre ?

L’Univers, l’homme, ont-ils ou non un sens ? Qui peut en décider ? La science ou la religion ? A l’issue de sa conférence donnée le 10 octobre dernier au Donjon (Allier), le philosophe des sciences Jean Staune m’a accordé quelques minutes pour exposer mon point de vue sur la question.

Jean Staune et votre serviteur après sa conférence au Donjon.

Jean Staune et votre serviteur après sa conférence au Donjon.

« Les premiers hommes devaient certainement répondre à cette question de façon très pragmatique : la Terre est faite pour moi, ma famille, mes proches. Puis, le temps et les expériences passant, et au contact d’autres hommes, d’autres familles, d’autres tribus, ils ont dû élargir leur vision.

La question s’est alors posée du pourquoi l’existence de l’homme en général. Pourquoi la Terre et l’Univers ? D’où tout cela vient-il ? La religion, les religions, ont évoqué les dieux. Puis Un Dieu. La vérité sur l’homme était alors du seul ressort des prêtres et des théologiens. Cela continue d’ailleurs encore dans certaines contrées. Puis, plus curieux que d’autres, ou insatisfaits par les aspects trop souvent limitatifs et dogmatiques des grandes doctrines, certains ont voulu creuser plus loin dans le mystère. Ils ont alors décortiqué la matière et fait apparaître de grandes lois qui en gouvernaient le fonctionnement. Tant et si bien d’ailleurs que la science, dans le monde occidental du moins, a fini par remplacer la religion comme valeur suprême : elle est devenue, du moins le prétend-elle, maîtresse de vérité. Et c’est elle, souvent, qui est convoquée pour dire le sens que nous pouvons trouver aux choses et à la vie.

Une importance vitale

notre-existence-a-t-elle-un-sens-par-jean-stauneQuant aux philosophes, intrigués par le fait qu’il y ait « quelque choses plutôt que rien », ils ont émis de multiples hypothèses, aucune ne s’imposant universellement. La science reste donc indétrônée aujourd’hui.

Peut-on se satisfaire de cette situation ?

La question du sens de l’Univers, et aussi de notre existence, est importante. Pourquoi ? D’abord individuellement, pour savoir comment orienter sa propre existence.

Collectivement ensuite, pour savoir sur quelles bases prendre de bonnes décisions, comment favoriser l’intérêt général, quelles règles du jeu universelles mettre en place pour favoriser la cohabitation de tous avec tous. Cela a donc aussi une importance vitale, y compris en termes de diplomatie ou de civilisation. Nous voyons ce qui se passe aujourd’hui avec la question de l’islam, par exemple. Comme si la planète était divisée, pour faire vite, entre rationalistes matérialistes et extrémistes irrationnels.

Or, ces bases du vivre ensemble, quelles sont-elles ? La science occidentale a fait d’extraordinaires découvertes et permis des progrès technologiques fulgurants. Pour autant détient-elle le mot final sur l’homme ?

Abus cognitif

Certains le croient, des scientifiques, des politiques, des responsables de toute nature. Notamment parmi les darwiniens qui présentent le créationnisme, ou même simplement la foi, comme une superstition. En tant que telles, selon eux, ces croyances n’ont pas à entrer dans le débat public. Celui-ci doit tenir compte uniquement des faits scientifiques avérés. C’est particulièrement vrai en médecine, par exemple, où seules sont retenus les traitements « basés sur des preuves ».

Seul a cours le matérialisme méthodologique ; en fait, par manipulation idéologique, le matérialisme tout court (cf. Monod qui fit d’un postulat (« la nature est objective ») un dogme).

Quasi officiellement, tout se passe comme s’il est admis que l’univers n’a pas de sens. D’où le fameux « désenchantement » du monde. On évacue la subjectivité, la spiritualité, l’âme de l’homme. Y compris l’éthique (cf. encore Monod) !

Les matérialistes se prétendent rationalistes et traitent les croyants de dogmatiques, d’irrationnels, voire d’illuminés. Cet abus cognitif est grave parce qu'il laisse place aux dérives que l’on connaît : priorité au profit, à la technologie, etc. Avec toutes les pollutions et les injustices qui en découlent.

Se dépouiller des dogmes

L’autre problème, c’est la conséquence sur le vivre ensemble l’international. En effet, Dieu, la religion, l’esprit ayant été abusivement évacués du domaine de la connaissance, le croyant n’a plus d’outil conceptuel, d’argument fort à opposer aux extrémistes et aux fanatiques religieux. Et ceux-ci ont au moins une bonne raison, une légitimité à leur combat : le refus occidental de l’Esprit leur paraît inadmissible. Et ce refus est inadmissible de fait, que l’on soit croyant ou non, car aucun scientifique n’a prouvé l’inexistence de Dieu (ni l’inverse, d’ailleurs) !

En toute logique, ceux qui croient en Lui, et notamment les scientifiques croyants, doivent pouvoir travailler avec l’hypothèse que l’univers a un sens. Simplement, pour ce faire, ils doivent se dépouiller effectivement de leurs dogmes particularistes, aller plus loin que leurs propres doctrines ou préjugés. Pour être légitimes en tant que chercheurs croyants, ne pourraient-ils pas concevoir une vision générale susceptible de rassembler tous les croyants, et réunir une poignée de grands principes universels qui puissent ainsi être étudiés par tous, sans passer par le filtre de leurs particularismes ?

Chacun de nous est légitime

Récapitulons :

- A la science de reconnaître ses limites structurelles (elle ne pourra jamais dire le tout de la réalité, nous le savons aujourd’hui) et d’accepter que l'on puisse aussi travailler sur l'hypothèse d'un univers en partie "finalisé" (sans, bien sûr, forcément parler d’un Dieu).

- Aux croyants de s’ouvrir, au delà de leurs dogmes particularistes, aux découvertes scientifiques, et de s’unir autour de quelques grands principes qui les rassemblent et que les non croyants pourraient reconnaître comme compatibles (au moins comme hypothèses) avec leurs connaissances.

Bref, que toutes les parties s’élèvent à une certaine transcendance dans laquelle tous et chacun pourront se retrouver.

Ma conclusion : ne nous laissons pas impressionner par les théologiens ni par les savants ! Chacun de nous est légitime pour répondre à la question du sens de l’existence, pour choisir sa vision du monde, pour dire si l’univers a un sens ou non. Bien sûr, c’est important de rester ouvert à la pensée de l’autre et curieux du savoir qui s’accumule. Si on ne développe pas sa propre pensée, on a alors besoin d’un gourou (scientiste ou religieux) pour pallier une trop faible conviction personnelle.

Nous savons aujourd’hui que toutes les constatations scientifiques ne parviendront jamais à trancher la question du sens de notre existence : elle est du seul ressort de la liberté humaine. Donc, ne nous laissons pas manipuler par ceux qui affirment que l’univers n’a pas de sens, ni non plus par ceux qui affirment que l’univers n’a que le sens de leur croyance.

C’est à chacun de nous de se faire une idée, et de la tester, en la confrontant, avec honnêteté intellectuelle et ouverture d’esprit, à ce que savent ou disent les autres. Le cœur de l’intelligence, c’est l’intelligence du cœur… »

> Ce point de vue est une courte synthèse de mon livre "Evolution et finalité ; Darwin, Monod, Dieu".

> Présentation de la conférence du Donjon (03).

> Jean Staune sur wikipédia. Et deux fois merci à lui : d'être intervenu dans cette petite commune d'à peine plus de mille âmes et d'accès peu aisé ; d'avoir permis mon intervention.

> Site de l'université interdisciplinaire de Paris (UIP) qu'il a fondée il y a presque dix ans.

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