Philosophie

Liberté et déterminisme – La thèse féconde et méconnue d’un grand philosophe allemand : Fichte

L’Univers a-t-il un sens ? Philosophiquement, la réponse est attendue par chacun de nous. Mais que peut-on en dire de façon générale ? Sommes-nous libres ou entièrement déterminés ? Fichte affirmait que la liberté humaine est totale car elle précède tout objet de notre conscience. Mais la démonstration ne peut en être faite que par une démarche individuelle.

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Sommes -nous déterminés (chaîne) ou libres (lumière) ? Ou les deux à la fois ?

Dans le monde occidental, un consensus tacite relègue ces interrogations, surtout la première, dans la sphère philosophique ou religieuse. Donc, dans l’ordre du privé.

Dans le domaine de la science, tout se passe comme si l’Univers n’avait pas de sens précis. L’équation unique d’où découlerait toute notre connaissance du monde n’a pas été trouvée et continue d’être espérée sinon promise.

En attendant, cette connaissance est morcelée en lois et disciplines sans lien entre elles.

Cette situation a une conséquence pratique très importante : l’esprit est considéré comme une simple émanation de la matière. Un sous-produit, en quelque sorte. Et la conscience devient « un objet scientifique comme un autre ».

C’est la thèse réaliste.

Hasard et nécessité

Né du « hasard et de la nécessité » (Jacques Monod) l’esprit n’a pas véritablement de sens, sinon celui d’être une faculté psychotechnique d’assemblage de pensées et des connaissances.

hasardDu coup, pour le matérialisme, seul a droit de cité, en matière de savoir, ce qui est « objectif », c’est-à-dire, selon lui, ce qui est expérimentable ou mesurable. Il est devenu la « religion » de la plupart des scientifiques et des sociétés comme la nôtre, dans lesquelles les sciences ont conquis une place centrale et motrice.

Conséquence plus ou moins directe : la Terre n’est plus qu’une boule sans âme composée d’objets divers et variés qu’on peut exploiter. Et si l’homme a un « statut » particulier, ce n’est pas par sa « nature » particulière (il n’a que des différences de « degré » par rapport à l’animal), mais parce qu’il faut bien établir des règles pour vivre ensemble.

La logique du réalisme conduit au matérialisme, au déterminisme, voire au fatalisme. Pour lui, la liberté humaine est une illusion : tout acte humain est la conséquence obligée de causes « extérieures à l’esprit » plus ou moins perceptibles.

La matière n’est qu’illusion

A l’inverse se place la thèse idéaliste pour qui c’est la matière qui est issue de l’Esprit, c’est Dieu qui a engendré l’Univers. La matière n’est qu’illusion, seul compte l’Un éternel dans lequel chacun est invité à fondre son ego pour connaître la félicité.

La conséquence, selon cette position idéologique, est parfois la superstition, la paresse intellectuelle avec un mépris pour les sciences dites (ou prétendues) exactes et un désintéressement des mécanismes et des lois de la matière, un délaissement excessif de leur maîtrise, une part trop grande laissée aux puissants, une culpabilisation due à l’idée que le mal subi procède d’un manque de foi ou de communion avec la toute puissance divine, un attachement à UNE révélation en conflit avec les autres, une exaltation illuministe (que Kant nomme Schwärmerei), voire un délire mystique, etc.

Pour l’idéaliste, ce qui compte, c’est la valeur morale, c’est le Bien, identifié à Dieu (ou à la religion, ce qui n’est pas tout à fait la même chose). Dieu est le centre de tout et doit être « servi », « adoré », etc.

Les thèses sont irréconciliables. Là se situe l’écueil sur lequel bute tant le réaliste que l’idéaliste : ils sont obligés de cohabiter alors que leurs conceptions du monde sont incompatibles. Or, elles sont incapables de se réfuter l’une l’autre.

D’ailleurs, aujourd’hui encore, personne, aucun scientifique n’est en mesure d’expliquer comment fonctionne le lien entre le corps et l’esprit. Entre ces deux mondes, il n’est aucun pont.

L’esprit est premier

Pour trancher, on ne peut se baser sur aucune observation objective  : il faut choisir entre réalisme et idéalisme. Ou se bricoler une synthèse plus ou moins bancale entre les deux. C’est une question par essence idéologique.

D’où la primeur que nous devons nécessairement accorder à la pensée, mais en disant immédiatement, en même temps, que la pensée contient en elle-même un principe de limitation par la matière.

Mais de limitation seulement, pas de dépendance ! Cette précision est capitale.

Pour le dire autrement, l’esprit de l’homme est premier, spéculativement parlant. Il est liberté absolue, inconditionnée, comme l’est l’Esprit dont il est consubstantiel.

Et il est mis constamment au défi de cette liberté par la matière (le corps, la nature, l’Univers, les autres).

Le moi humain (« l’âme »), qui est essentiellement volonté, fait ainsi le pont entre liberté et déterminisme, entre idéalisme et réalisme. A charge pour lui de faire coïncider les deux par ses choix (moraux et cognitifs).

Cette thèse est celle d’un philosophe mal connu mais qui a fasciné beaucoup de ceux qui ont voulu pénétrer dans son « savoir du savoir ».

Doctrine de la science

sartre1Durant l’adolescence, j’ai été attiré par la conception de la liberté développée par Jean-Paul Sartre.

Avec sa fameuse formulation « l’existence précède l’essence », il affirmait la totale liberté de l’homme et, par voie de conséquence, sa responsabilité. Quels que soient les paramètres qui s’imposent à nous, c’est ce que nous choisissons librement d’en penser, et d’en faire surtout, qui nous définit.

L’homme se crée par ses actes.

Mais Sartre était athée, du moins jusqu'à quelques jours avant sa mort. En effet, pour lui, comment concilier son idée de la liberté avec celle de l’existence d’un Dieu ? J’ai voulu creuser sa pensée pour mieux la cerner, ce qui m’a conduit de fil en aiguille à étudier un long cortège de philosophes.

Johann_Gottlieb_Fichte

Johann_Gottlieb_Fichte. Source : wikipédia.

Ceux qui m’ont le plus marqué, qui ne tiraient pas tous dans le même sens d’ailleurs, furent, après les grands penseurs grecs survolés rapidement, Husserl, Berkeley, Nicolas de Cues, Maître Eckhart, Descartes, Vico, Leibniz, Spinoza, Kant, Pascal, Rousseau, Voltaire, Hegel, Nietzsche, Bergson, Bachelard, Popper, Arendt, Feyerabend, Prigogine et notre contemporain Bernard d’Espagnat.

Et, pour moi surnageant par son originalité et sa profondeur au milieu de tous, Fichte (1762-1814), avec sa fameuse Doctrine de la science, réflexion sur le savoir du savoir, qu’il a exposée en une douzaine d’ouvrages différents !

Premier principe

Fichte BNF

L'ouvrage est en libre consultation sur le site de la BNF. Attention, il faut s'accrocher pour entrer dans la philosophie du Messie de la raison...

Je ne vais pas développer la pensée de ce philosophe singulier et méconnu, surtout trop peu étudié à la façon dont il l’avait recommandée, c’est-à-dire en expérimentant sur soi-même la démarche qu’il proposait.

Je dirais simplement qu’il pensait avoir trouvé un premier principe absolument vrai et « inconditionné » permettant de comprendre et de déduire toutes les connaissances de toutes les sciences.

Une base pour garantir l’accès au savoir de tous les savoirs. Et qui propose une cohabitation, au plan spéculatif, du réalisme et de l’idéalisme.

Sa découverte est un approfondissement du « cogito ergo sum » cartésien et une justification du criticisme[1] de Kant, philosophe qu’il admirait.

Le premier principe de tout savoir humain n’est pas un être, ni un objet, c’est un acte, un pur acte d’intention et de vision spirituelle. Cette vision n’est pas objectivable, pas plus que l’œil ne peut voir son voir.

Invisible immédiatement à l’esprit, elle ne peut être que déduite, après investigation intellectuelle donc. Mais une fois vue ainsi, elle est évidemment vraie et certaine. C’est cet acte qui fait « le fondement de toute conscience et seul la rend possible »[2].

Sujet et objet à la fois

Ce principe est, pour nous, absolument premier. Avant même la matière car, sans lui, sans pensée, ce serait un non-sens de parler de quelque matière que ce soit…

Derrière ce principe, on ne peut rien apercevoir (avant la conscience, il n’y a rien dont on puisse parler[3]). Fichte part de ce constat, qu’il qualifie d’absolu : « Tout être présuppose une pensée ou une conscience de lui-même ».

Plusieurs conséquences majeures découlent de cette affirmation apparemment banale : la lumière de l’esprit est première en tout ; tout « moi » est à la fois sujet et objet  ; il n’y a pas d’objectivité totale possible ni dans la vie courante ni même dans aucune science ; le un et le divers sont toujours liés, etc.

Ce trait de génie a inspiré de nombreux successeurs de Fichte[4], dont Hegel avec son célèbre « Tout ce qui est réel est rationnel ; tout ce qui est rationnel est réel ».

L’intuition intellectuelle

Les innombrables ouvrages dans lesquels l’auteur de la Phénoménologie de l’esprit déploie sa dialectique spéculative peuvent, d’une certaine façon, être considérés comme un développement de « l’intuition intellectuelle » du premier principe de Fichte.

Démontant le scepticisme, renvoyant dos à dos réalisme et idéalisme, ou plutôt les faisant cohabiter, Fichte me paraît déjà annoncer certains aspects de la physique quantique en tranchant la question de savoir si la réalité est dans les choses ou dans nos représentations : toujours dans les deux en même temps !

Avec ce magnifique corollaire : l’homme est à la fois libre et déterminé, mais c’est son vouloir, son action, qui tranchent et font le vrai. Et c’est la liberté de l’esprit humain qui est la raison d’être de l’Univers. Du coup, l’univers, et avec lui la matière, n’est pas fait pour être connu absolument. Les sciences particulières ne peuvent être le but suprême de l’homme. Le monde peut (et doit) être exploré, investigué le plus possible, mais sa fonction essentielle est d’ordre moral : elle est d’accueillir la liberté humaine qui en est co-créatrice.

Le savoir, oui, mais un savoir qui se prolonge en action en cohérence avec lui-même.

L’Univers a, ainsi, à la fois un sens et pas de sens. Il n’a pas UN sens qui s’impose à nos perceptions, mais il en a un que notre liberté peut se choisir : celui de nous épanouir, par nos actes, en être d’amour (fraternité) et de lumière (connaissance). Alors, l’Univers entier concourt à notre élan.

C’est notre volonté qui est faite sur la Terre

Dans une certaine mesure, « tout se qui se produit dans ce monde sert à l’amendement et à la formation des hommes et, ainsi, à l’accomplissement de leur but terrestre »[5]. C’est donc, non pas la volonté de Dieu qui est faite sur la terre, puisque nous sommes libres, mais la nôtre. Mais elle opère dans le cadre des lois universelles.

A nous de faire l’usage de la liberté soit en nous perdant dans l’infinie diversité de la matière (les sciences particulières, la vie commune, la position réaliste), soit en nous haussant jusqu’à l’universel (la connaissance de l’Esprit qui intègre la matière ; la position réaliste fécondée par la position idéaliste). En devenant co-créateur de soi à l’image du Verbe, terme que Fichte utilise dans plusieurs de ses thèses.

Nous sommes actes créateurs en continu et nous avons selon notre savoir et notre foi.

Fichte eut de gros ennuis professionnels et politiques en raison de ses idées[6]. Se disant « prêtre de la vérité » et surnommé ironiquement le « Messie de la Raison pure », il fut accusé d’athéisme.

Le moi semblable à l’auto-énonciation de Dieu

Bien que croyant, il s’attachait à ne parler philosophiquement que de ce qui était rationnellement admissible. Il ne pouvait donc pas penser Dieu comme une essence absolue, existant comme une chose concrète quelque part hors de nous, puisque nous ne pouvons observer, par définition, ce qui nous est transcendant.

En revanche, nous pouvons l’expérimenter en nous, par l’intuition intellectuelle et le sentiment « moral ».

Pour lui, le pur[7] « je suis » qui habite la conscience humaine et qui est accessible seulement par « l’intuition intellectuelle », en faisant abstraction de tout ce qui nous est « objectif », est infiniment libre. Il est semblable à l’auto-énonciation de Dieu.

Le reconnaître, et agir en conséquence, conduit à la béatitude et prépare l’avènement de « l’Age de l’Esprit ».

Cette vision n’a plu du tout aux autorités religieuses de l’époque et à pas mal de ses confrères. Elle ne plairait pas plus aujourd’hui ni aux représentants des religions et des sciences, ni aux pouvoirs publics…

Elle mérite pourtant d’être étudiée, approfondie et adaptée aux connaissances modernes. J’aimerais pouvoir un jour y consacrer un livre entier tant cette vision est pénétrante et exaltante.

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[1]. Criticisme : théorie définissant les conditions de la rationalité et la limitant au domaine du sensible. Le métaphysique, l’invisible sont, eux, du ressort de la liberté et de la foi.

[2]. J. G. Fichte, Doctrine de la science, 1794, Paris, Vrin, 1999.

[3] Fichte parle ici philosophiquement et non psychologiquement. Ainsi les notions d’inconscient, de préconscient, etc., qui peuvent intervenir après l’intuition intellectuelle et sont conditionnées par elle, n’entrent pas en ligne de compte.

[4]. Notamment Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie.

[5]. Fichte, La Destination de l’homme, Flammarion, Paris, 1995.

[6] Et certaines considérations politiques, sorties de leur contexte théorique, ont créé la polémique comme possible inspiration pour le régime du IIIe Reich.

[7]. « Pur » : l’acte seul de voir, la pure lumière qui permet la conscience, abstraction faite de tout objet de cette conscience.

 

2 réflexions au sujet de « Liberté et déterminisme – La thèse féconde et méconnue d’un grand philosophe allemand : Fichte »

  1. Sabrina de Ca Se Saurait

    Bonsoir Jean-Luc et merci pour cette très belle découverte que je partage avec enthousiasme immédiatement sur les réseaux sociaux !
    Je n’avais jamais vraiment trouvé un philosophe qui ait ce type de pensée approchant de la mienne (ma spécialité journalistique – la santé – liée aux sciences dures me faisant osciller en permanence entre le réalisme que je constate et l’idéalisme que je ressens) aussi j’en suis très heureuse et je vous remercie du travail accompli et de ce partage.

    Je vais donc aller lire de ce pas ces ouvrages qui m’ont l’air fichtement intéressant (je ne pouvais pas ne pas la faire 🙂 ) !

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  2. Jean-Luc Martin-Lagardette Auteur de l’article

    Merci Sabrina pour votre commentaire et pour votre intérêt. J’espère que votre enthousiasme ne sera pas refroidi par la difficulté de pénétrer dans l’écriture du philosophe allemand. N’hésitez pas à revenir vers mois pour approfondir, si besoin.
    J’apprécie aussi beaucoup votre goût pour l’information : la volonté d’inconnaissance est un des pires maux de notre société qui laisse les gens prisonniers des rumeurs, fausses croyances et illusions véhiculées par les médias mainstream.
    Bonne route, chère consœur et vive la simplicité !

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