Journalistes : une révolution culturelle est nécessaire pour assurer la « qualité » de l’information

La valeur la plus sacrée de notre profession, telle qu’elle est régulièrement affichée, est la « liberté d’expression ».  Elle est certes fondamentale. Mais elle est stérile et source de mal si elle n’est pas liée à deux autres valeurs tout aussi fondamentales : la responsabilité et l’effort d’objectivité. La profession est-elle prête à s’engager aussi sur ces deux exigences ? La « qualité » de l’information est à ce prix.


> Voir nos propositions en fin d´article.


« Indépendance ! » : tel était le thème des 6es Assises internationales du journalisme, qui se sont tenues début octobre 2012 à Poitiers. Thème effectivement central pour notre profession. Sans indépendance, il n’est pas possible de produire une information digne de ce nom. Sans indépendance, les articles et les reportages sont partiaux, orientés selon les intérêts des employeurs et des actionnaires des médias, qu’ils soient publics ou privés. Qui paie commande, c’est connu. Et vrai la plupart du temps.

 

Le consensus corporatiste est acquis pour revendiquer l’indépendance par rapport aux pouvoirs politique d’abord, puis économique et publicitaire. Il l’est un peu moins concernant l’indépendance par rapport à l’employeur car le journaliste demeure un salarié. Il est ainsi assujetti au devoir d’obéissance et de respect des intérêts de son employeur. Une évolution se dessine avec le souhait de voir reconnues officiellement les sociétés de rédacteurs ou de journalistes, contrepouvoirs (délimités) au sein même des médias.

 

Tout cela est bel et bon, mais suffit-il à assurer la « qualité » de l’information ? Certes non !

 

L’indépendance est la condition de la liberté d’expression, elle-même fondement de la liberté de la presse.

 

Mais la liberté d’expression n’est pas une valeur réservée aux journalistes. Elle appartient à tous les citoyens qui peuvent ainsi faire connaître leurs points de vue.

 

Mais l’information est aussi autre chose qu’un point de vue, qu’une opinion. L’information est aussi une « connaissance ». Elle est un « savoir » dont l’élaboration, de ce fait, doit suivre certaines procédures, respecter un certain nombre de règles épistémologiques et morales auxquelles n’est pas soumise l’expression de la simple opinion :

 

- vérification

- recoupement

- diversité des sources et des points de vue

- séparation du fait et du commentaire

- rectification

- effort d’objectivité

- neutralité, etc.

 

C’est cet ensemble de valeurs indissociables qui fait que l’information journalistique est autre chose que l’expression de simples opinions, analyses ou commentaires. Seul leur jeu commun peut garantir une information « de qualité ».

 

Or, ceci n’est pas encore admis chez la plupart de mes confrères qui prônent certes la nécessité de la « vérification », mais se contentent généralement de revendiquer « l’honnêteté » dans leur traitement de l’information, oubliant l’effort d’objectivité, la neutralité, la diversité des points de vue, etc.

 

Dans la dernière version de la Charte d’éthique professionnelle des journalistes (SNJ, 1918/38/2011), il est écrit : « Le droit du public à une information de qualité, complète, libre, indépendante et pluraliste, rappelé dans la Déclaration des droits de l’homme et la Constitution française, guide le journaliste dans l’exercice de sa mission. Cette responsabilité vis-à-vis du citoyen prime sur toute autre ».

 

Deux phrases capitales, mais problématiques.

 

D’abord, parce qu’il est faux d’affirmer, comme le fait le SNJ, que « le droit du public à une information de qualité » est « rappelé dans la Déclaration des droits de l’homme et la Constitution française ». Ensuite, parce que cette responsabilité vis-à-vis du citoyen n’est pas actée dans les différents articles de la charte.

 

Que dit la Déclaration des Droits de l´Homme et du Citoyen de 1789 (article 11) : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l´Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l´abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». Et la Constitution française (article 34) : « La loi fixe les règles concernant les droits civiques et les garanties fondamentales accordées aux citoyens pour l’exercice des libertés publiques ; la liberté, le pluralisme et l’indépendance des médias ».

 

Comme nous le faisions remarquer plus haut, « liberté, pluralisme et indépendance » ne suffisent pas à définir la « qualité » de l’information. A notre sens, cette qualité n’est toujours pas inscrite dans nos tables de base. Nos élus et nos législateurs n’ont pas encore pris conscience de la spécificité de l’information journalistique. L’épistémologie est une science relativement nouvelle et le concept d’information journalistique n’a pas suffisamment évolué depuis ses débuts à la naissance de notre République[1].

 

Voilà pourquoi il nous semble indispensable d’inscrire dans la Constitution cette nécessité de qualité, s’agissant de la presse d’information, condition elle-même de la qualité du débat démocratique. Nous y reviendrons plus loin.

 

Revenons à la Charte des journalistes qui stipule aussi : « Cette responsabilité [du journaliste] vis-à-vis du citoyen prime sur toute autre ».

 

Un petit développement philosophique ici nécessaire. L’épistémologie moderne nous apprend que nul ne peut prétendre « détenir la vérité » sur tel fait ou situation. Cette impossibilité structurelle obère le statut « cognitif » de l’information. S’il est impossible de publier « la vérité » sur un fait, l’information n’est donc plus une « connaissance », un « savoir », mais une opinion, plus ou moins fondée.

 

Nous avons vu que « l’honnêteté » ne suffisait pas à garantir la qualité de l’information. Or, si l’on veut que l’information journalistique se distingue de l’opinion, qu’elle puisse conserver un statut de « connaissance », il lui est obligatoire de rendre plus transparent son processus de fabrication et de prendre en compte les points de vue pertinents qui ont à s’exprimer sur tel ou aspect de l’information traitée, soit pour contester (points de vue contradictoires), soit pour la rectifier, soit pour la compléter. Ce qui est très insuffisamment fait.

 

L’information, de ce fait, n’est plus, moralement,  la seule « propriété » du journaliste et de son média. Elle n’est pas une simple « marchandise ». Elle est un bien commun, culturel et politique, auquel tous sont en droit de participer (selon des règles à définir).

 

C’est ici qu’intervient une donnée majeure, la plupart du temps occultée dans les faits : le rôle du public. Le traitement de l’information n’est pas, en droit, du seul ressort du journaliste  et de son média. Une part doit être laissée à ceux et celles qui sont concernées d’une façon ou d’une autre par le fait traité, car nul ne peut prétendre dire LA vérité sur un sujet. Ce droit devrait pouvoir s’exercer sur la régulation médiatique (d’où l’existence dans de nombreux pays des conseils de presse) et sur l’exactitude des informations (corrections, droit de réponse : on sait combien ce droit est bafoué, notamment par la télévision).

 

C’est pourquoi le principe affirmé dans la charte du SNJ (« [Le journaliste] n’accepte en matière de déontologie et d’honneur professionnel que la juridiction de ses pairs ») est dépassé, si l’on pense « information de qualité ».

 

Le journalisme n’est pas une profession libérale qui pourrait être régie et sanctionnée par un ordre corporatiste. La « juridiction des pairs » : un, n’a jamais été mise en œuvre ; deux, est trop restrictive par rapport à la responsabilité du couple journaliste/média. Elle doit aujourd’hui, impérativement faire une place nette et précise au public dans sa régulation.

 

Dans le préambule de la Charte des droits et des devoirs des journalistes européens (charte de Munich), il est écrit : « La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l´égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics ».

 

Responsable vis-à-vis du public, cela ne veut pas dire que le journaliste doive se censurer, mais qu´il doit aussi tenir compte du public, de ses points de vue, de ses connaissances, dans la fabrication de son information. Celle-ci pourra alors regagner ses lettres de noblesse et mériter un statut de connaissance culturelle, sociétale et politique.

 

C’est pourquoi nous pensons qu’il est indispensable, si la presse veut seulement survivre professionnellement, qu’elle milite non seulement pour son indépendance mais aussi pour la qualité de l’information. Elle pourrait le faire en visant trois objectifs :

 

- Instaurer une véritable régulation incluant le public (ex. : conseil de presse tripartite)


- Faire inscrire dans la Constitution : « Le citoyen a le droit à une information de qualité, c’est-à-dire traitée selon des règles déontologiques et observée déontologiquement »


- Remplacer dans la Charte du journaliste la mention de la « juridiction des pairs » par : « [Le journaliste], en matière de déontologie et d’honneur professionnel, accepte et organise l’observation et le débat avec son employeur et le public ».



[1] Pour ceux que cela intéresse, nous renvoyons au livre « L’Information responsable » (JL ML, éditions ECLM) qui développe ces aspects.

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