Soifs

Ivresse du vin ou ivresse divine ?

Un ami, par espiègle provocation, et comme un argument contre ma décision (il y a quarante ans) de ne plus boire d’alcool, me rappelle que Jésus avait transformé l’eau en vin. Comme nous aimons débattre, je lui réponds ceci.

Ces remarques sont extraites des interventions énoncées lors de l'Université 1984 d’été du Comité national de défense contre l’alcoolisme (CNDA) sur le thème « Alcool et religions ».

> Eugène Vassaux, directeur du Comité national de défense contre l’alcoolisme (CNDA) :

« Tout le monde connaît le parallélisme surprenant entre l’expansion du christianisme d’une part, et d’autre part l’extension de la culture de la vigne jusqu’à la fin du Moyen Âge. »

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Chaulage du vin au sel de plomb pour édulcorer une vendange trop acide. Gravure anonyme du XVe siècle (wikipédia).

Le leadership de la prévention de l’alcoolisme fut assuré par les protestants au XIXe siècle. Dès 1769, le pasteur anglais Wesley, qui fut à l’origine de la création des Églises méthodistes, recommande aux membres de son Église l’abstinence (partielle) des boissons distillées. L’abstinence totale fait son apparition dans ce mouvement en 1784.

Diverses sociétés de tempérance voient le jour ensuite en Europe et aux USA.

En France, il faut attendre 1836 pour voir se créer la 1ère société de tempérance par M. Dutrone (Amiens), puis l’Association française contre l’abus des boissons alcooliques. En 1872.

Par la suite, lors de la création du CNDA en 1950, on note un assez grand nombre de prêtres et de pasteurs dans les membres de l’association.

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Comment changer l'eau en vin (sans être Jésus)...

—> Jean-François Six, docteur en théologie, professeur à l’Institut catholique de Paris :

« Même si le Christ a utilisé le vin pour Cana, cela ne veut pas dire qu’il y a une apologie de l’alcool, tout au contraire (je souligne). Le vin comme fonction symbolique, justement dans la messe, est le contraire car ­– St-Augustin l’a dit très fortement – dans l’Eucharistie nous n’absorbons pas la divinité, c’est elle qui s’empare de nous si nous le voulons bien dans notre liberté. Nous avons inversé le signe, c’est cela qui est très grave, c’est cela la perversion. »

Dans la Bible, le vin et la vigne sont associés autant à des valeurs positives qu’à des valeurs négatives (on retrouve là la fameuse liberté humaine qui doit décider l’orientation de sa vie et à qui est proposée la dualité tentatrice, J-L).

vin 2> Maurice Robert, ethnologue, chercheur au CNRS : « Dans la Bible, on notera près de 150 versets faisant référence au vin, autant à la vigne. Toutes les associations symboliques s’y rencontrent. Le symbolisme du vin s’exprime toujours en bivalence, contradictoire autant que complémentaire, par exemple : la vie et la mort ; l’usage et l’excès ; le plaisir et la douleur ; la vertu et le vice ; la puissance et le déclin ; la nature et la culture et, bien sûr, l’humain et le divin. »

« Par l’absorption du liquide alcoolisé, se trouvent soit inhibés les blocages psychologiques, soit ouvertes les voies nouvelles de la connaissance intérieure [et de la communication avec Dieu, ou un dieu]. (…) L’alcool ne renvoie pas d’abord au paganisme et à l’animalité ; l’alcool renvoie d’abord au religieux et c’est bien pour cela que c’est plus difficile à extirper. »

— > Jean-Paul Linas, délégué régional du CNDA :

« Dans la Bible, le vin est tantôt recommandé, tantôt déconseillé. »

Un des mots mot hébreu (les autres sont checar et yayin) traduit par vin dans la Bible est « tirösh » qui veut dire suc de la grappe, moût, vin doux ou jus de raisin. Dans le Nouveau Testament, le terme grec « gleukos » a la même signification plurielle.

Instituant l’Eucharistie, Jésus n’utilise aucun terme désignant le vin, ni gleukos ni oinos, mais emploie la périphrase « ce fruit de la vigne » qui désigne la boisson contenue dans la coupe (Matthieu 26 :29).

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Chat ivrogne.

> Saint-Paul  : « Ne vous enivrez pas de vin : c’est de la débauche. Soyez au contraire remplis (ivres) de l’Esprit ».

Plusieurs théologiens des premiers siècles étaient convaincus que le vin de la Cène était non fermenté – probablement un sirop de jus de raisin délayé dans de l’eau.

Major Malan, Armée du salut : « Les textes de l’Ancien Testament qui prescrivent l’abstention totale du vin fermenté non seulement sont peu nombreux , mais, par surcroît, ne concernaient qu’une catégorie limitée de personnes [prêtres, scarificateurs, Naziréens, Réhabites…]. (…) La clé véritable du problème est que l’alcoolisme n’a été le fléau ni de la Dispensation juive ni celui de l’Eglise chrétienne primitive mais bel et bien le fléau de notre XXe siècle. Sous cet éclairage, il apparaît secondaire que l’eau changée en vin lors du miracle des Noces de Cana soit du jus de raisin ou du vin fermenté. Ce qui nous intéresse au premier chef est de savoir que Jésus a accompli ce miracle en vertu d’un acte de pure bonté dans la perspective d’un symbolisme très élevé et pas le moins du monde (la chose tombe sous le sens) pour que les parents, amis et connaissances des nouveaux mariés, invités à la noce, s’enivrassent… »

> Jean-Marc Saint, pasteur protestant : « Nous nous demandions en quoi l’eau avait été changée, c’est en joie. »

— Parmi les 5 règles classiques de la morale bouddhique, il y en a une qui dit : « S’abstenir des boissons alcooliques et narcotiques ».

— La ligne de conduite protestante prône l’abstinence totale.

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Réveillon du Nouvel An : l'alcool reste la première cause d'accident mortel, avant la vitesse. Source : caradisiac

> Et je partage (à quelques formulations près) la conclusion du pasteur Sauvagnat, au cours de la table ronde qui clôt le colloque : « Une des tâches du chrétien doit être de chercher à identifier [les] forces destructrices et [les] forces destructrices dans la vie. Et il me semble qu’aujourd’hui, au stade où nous en sommes dans la connaissance du produit alcool, il y a suffisamment de raisons pour considérer le produit alcool comme étant du côté des forces destructrices. L’un des premiers devoirs du chrétien devrait être de faire cette identification claire, précise pour lui-même mais aussi pour la société dans laquelle il vit qui est malade l’alcool [50 000 morts tous les ans ! en France + maladies et accidents…].

C’est la raison pour laquelle, personnellement, je vis mon christianisme dans un engagement qui est un engagement clair face à la société malade d’alcool : l’abstinence. Mon devoir, qui est aussi mon privilège, est d’être du côté des forces construction et non du côté des forces de destruction. Même si dans les traditions, même si dans la pensée disons culturelle, on a pu trouver un certain nombre de bénéfices à la consommation d’alcool, je crois qu’il est évident que le nombre de dangers surpasse de loin le nombre d’avantages dans ce produit. »

> Tout ceci étant dit, ayant moi-même apprécié le vin avant d'arrêter pour des raisons spirituelles et de santé, je ne jette la pierre à personne. Beaucoup d'amateurs de vin sont très raisonnables.
En revanche, je m'élève vivement contre la publicité clandestine qui pollue nombre d'articles et d'émissions au mépris total de la déontologie. Et contre cette sacralisation française du vin qui a un impact délétère puissant sur de nombreux esprits fragiles.

 

2 réflexions au sujet de « Ivresse du vin ou ivresse divine ? »

  1. valencia jean

    Je ne crois pas d’ailleurs qu’il soit possible de produire quelque chose de valable sous l’influence du vin. Un ouvrier à l’usine, sur un chantier, risque un accident, un conducteur de même, un sportif n’est sûrement pas avantagé, ni un musicien, un écrivain, un poète, un démarcheur, un enseignant…etc. Le seul avantage parait être la détente ou la désinhibition dans les relations  » mondaines », amicales, ou sensuelles. Mais là l’Evangile apporte d’autres réponses.

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