Qui s'en soucie ?

France 5, émission sur « l’emprise mentale » : est-ce encore de l’information ?

La déontologie journalistique n’a pas vraiment été à l’honneur lors de cette émission diffusée le 19 avril dernier et rediffusée ce 12 mai. France 5 a surtout joué avec les préjugés et l’émotionnel pour brosser un tableau partial trompeur plus effrayant que nature. Et qui, surtout, n’aide en rien la prévention.

MCDE

Marina Carrère d'Encausse, présentatrice de l'émission (capture d'écran).

Plutôt que de chercher à comprendre pourquoi des patients se sont confiés à ces trois thérapeutes non conventionnels qui furent condamnés en 2015, le documentaire « Emprise mentale, quand la thérapie dérape » et le débat, présentés les 19 avril et 12 mai 2016 par Marina Carrère d’Encausse dans "Le Monde en face" sur France 5, ont versé dans la charge unilatérale et simpliste, sans avis contradictoire, sans avocat des parties incriminée et mêlant constamment faits réels, contrevérités et préjugés.

Les deux séquences ont fait appel aux termes fourre-tout et sans définition juridique ni médicale de « secte » et de « dérives sectaires » ainsi qu’à l’émotionnel et au passionnel.

La situation des personnes abusées est poignante. En revanche, l'exploitation complaisante qui en est faite par le choix éditorial est non seulement abusive mais stérile. Elle n'apporte rien qui puisse aider à une véritable prévention.

Le seul résultat : l’effroi  et l’indignation des téléspectateurs. Or, on le sait, la peur ne peut suffire à faire progresser les consciences. Elle est même souvent contre-productive.

Le documentaire, réalisé par Stéphanie Trastour, se réduit, au travers des propos des victimes et des grands "antisectes" (Miviludes, Me Picotin...), à une longue accusation des personnes présentées comme des « dérapeutes » sans que celles-ci, quelques fautes qu'elles aient commises, puissent jamais s’expliquer. Pas d’avocat non plus, sauf une seule fois et quelques secondes seulement sur un aspect juridique du dossier.

Après la diffusion du documentaire, l’animatrice, qui est par ailleurs médecin, a ouvert un "débat" au cours duquel elle s’est entretenue avec Gérard X., un homme dont l’ex-épouse serait « tombée sous l’emprise d'un gourou » et aurait de ce fait rompu avec sa famille. Elle a reçu également Marie Drilhon, responsable de l’ADFI Versailles, association qui défend les « victimes de sectes ».

Débat tronqué

ADFI

Responsable ADFI (capture d'écran de l'émission).

Débat tronqué puisqu’il réunissait trois personnes entièrement d’accord entre elles pour stigmatiser des personnes absentes du plateau. Pire, l’affaire qui sert à illustrer le débat est en cours d’instruction. Cela n’a pas empêché les trois participants de présenter le groupe (non nommé) comme une « secte » et son animateur comme un dangereux « gourou scientifique ». Ce dernier adjectif permettant, pour qui suit ce type d'actualités, d'identifier facilement le mouvement ainsi mis au pilori.

Gerard

Gérard X. prétend qu'un gourou "fou de volonté de puissance" lui a volé sa femme. Celle-ci, ignorée par la réalisatrice de l'émission mais rencontrée par Débredinoire, assure, elle, qu'elle est partie en pleine connaissance de cause pour suivre une nouvelle voie philosophique et, surtout, quelques mois après que Gérard lui ait parlé de divorcer. Il ne s'agit donc aucunement d'une rupture due à l'emprise d'un être malfaisant (photo : capture d'écran).

Le cas de la femme de Gérard (la personne interviewée par Marina Carrère d’Encausse) pourrait très bien être  analysé autrement, comme une conversion par exemple, donc non pas  comme une emprise mentale mais comme un choix libre et responsable. Mais ce point de vue, qui est celui de sa femme qui l’a quitté, n’a même pas été signalé.

Si la chaîne avait pris la peine de questionner l’ex-épouse de Gérard, elle aurait appris d’elle que son départ du foyer familial avait en fait suivi une évocation de divorce formulée par lui quelques mois auparavant…

La chaîne n'a présenté qu’un seul point de vue (le mal absolu face à des citoyens envoûtés) et a insisté longuement et avec des gros plans sur le visage de familles éplorées pour épouvanter le téléspectateur plus que de raison. En conclusion, n'en a-t-elle pas pris à son aise tant avec la charte des journalistes qu’avec la convention qu’elle a signée avec le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) ?

Et, ce qui est quand même dommage pour une télévision de service public, aucune place n'a été laissée ni à l’information contradictoire ni à la réflexion sur le fond des choses, comme l'a remarqué en fin du documentaire la psychanalyste Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse et de la psychiatrie.

Voici les préceptes qui ont été malmenés, selon moi, par France 5 dans ce programme  :

Cahier des charges de la société nationale de programme France Télévisions
(Décret n° 796 du 23 juin 2009)

« Dans le respect du principe d’égalité de traitement et des recommandations du Conseil supérieur de l'audiovisuel, France Télévisions assure l’honnêteté, la transparence, l’indépendance et le pluralisme de l’information ainsi que l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion.

Elle ne recourt pas à des procédés susceptibles de nuire à la bonne compréhension du téléspectateur. Les questions prêtant à controverse doivent être présentées de façon honnête et l’expression des différents points de vue doit être assurée. (…)

Dans le respect du droit à l’information, la diffusion d'émissions, d’images, de propos ou de documents relatifs à des procédures judiciaires ou à des faits susceptibles de donner lieu à une information judiciaire nécessite qu'une attention particulière soit apportée (…) au respect de la présomption d'innocence, c’est-à-dire qu'une personne non encore jugée ne soit pas présentée comme coupable.

Lorsqu’une procédure judiciaire en cours est évoquée à l’antenne, la société doit veiller, dans le traitement global de l’affaire, à ce que :

― l’affaire soit traitée avec mesure, rigueur et honnêteté ;

― le pluralisme soit assuré par la présentation des différentes thèses en présence, en veillant notamment à ce que les parties en cause ou leurs représentants soient mis en mesure de faire connaître leur point de vue. (…)

En cas de recours à des émissions de reconstitution de faits vécus, la société veille à montrer avec retenue et sans dramatisation complaisante la souffrance, le désarroi ou l’exclusion. »

Charte des journalistes

« Un journaliste digne de ce nom :

- Respecte la dignité des personnes et la présomption d’innocence ;

- Tient l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique ;

- Ne confond pas son rôle avec celui du policier ou du juge ».

> Le service de presse de France 5, à qui j'ai demandé de pouvoir poser mes questions à la présentatrice, ne m'a pas répondu à ce jour.

> Malheureusement pour les personnes ainsi injustement maltraitées par cette émission et pour les (rares) citoyens qui pensent que la rigueur et l'impartialité dans tous les domaines sont les deux mamelles de la bonne information, il y a peu de chances qu'un "grand" média s'indigne de ces pratiques. Bien au contraire.

En effet, quand s'ouvre un dossier dans ce domaine, les préjugés prennent le pas sur la rigueur de l'information et la diversité des points de vue pour condamner a priori avec force témoignages toujours à sens unique. Voir, par exemple, pour rester dans l'actualité, cet article de l'Obs qui présente ce groupe comme coupable alors même que l'affaire n'a pas été encore jugée.

Quand on sait que ce mouvement est celui dont il est question dans le débat de France 5, on peut légitimement se poser la question de savoir si cette émission, préparée avec la Miviludes et l'ADFI, n'avait pas aussi pour but d'influencer l'opinion public et les juges dans un sens bien défini...

Mais au fait, que fait le CSA, le gendarme de l'audiovisuel ?

(Photo de une : copie d'écran de l'émission)

 

 

 

Une réflexion au sujet de « France 5, émission sur « l’emprise mentale » : est-ce encore de l’information ? »

  1. Jakubowski

    Il est clair que cette émission et ces intervenants ne sont pas l’image de la France moderne que l’on voit par ailleurs prendre forme , y compris à la télévision ; c’est plutôt une réminiscence des années cinquante qui n’en finissent plus de s’étaler, même si le débat mérite d’être traité : c’est effectivement la manière de le faire qui n’est pas la bonne . Pat. J.

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