Sociologie

Comment l’État alimente la phobie des « sectes » pour tenter de bloquer des alternatives sociétales

Enfin un sociologue qui ose publier une enquête loyale sur la politique gouvernementale contre les « sectes ». Le résultat de son travail permet de comprendre comment la phobie des « sectes » a été façonnée par l’État pour tenter d’enrayer les évolutions dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la vie en société.

Le livre d’Étienne Ollion incite le public à prendre de la hauteur par rapport aux polémiques habituelles sur la question des "sectes". Ainsi, il ne tente pas de répondre aux questions classiques : « Comment lutter contre les sectes ? Quelle est la bonne définition de la secte ? X ou Y est-il une secte », etc.

Dans son ouvrage "Raison d'État. Histoire de la lutte contre les sectes en France" (La Découverte), le chercheur en sociologie Étienne Ollion montre que la politique française de lutte contre les sectes peut être analysée comme la volonté par l’État de faire respecter sa vision de la famille, de la moralité, de la santé et des rapports sociaux.

L’attention du chercheur s’est portée non seulement sur le « fonctionnement concret » de l’État, mais aussi sur son « pouvoir symbolique », sur « sa capacité d’imposition sur les manières de voir des individus qu’il gouverne » : il agit « de manière durable [sur] les normes de bonne conduite » dans la société.

Surveillance et répression

En clair, l’État cherche à imposer ses propres conceptions morales en matière par delà le légal. Il veut faire respecter les normes "rationnelles" qu’il a définies et qu’il régule.

Pour cela, il a édifié au cours des dernières décennies tout un vaste système de surveillance et de répression, tant sur les modes administratif et législatif que policier, un système unique au monde.

Pour éviter de paraître enfreindre la liberté de conscience, il a mué son objet, la lutte contre les sectes, en lutte contre les dérives sectaires. Ce qui, sur le terrain, n’a pas changé grand chose.

Ce qui a changé, en revanche, c’est son mode d’action.

Pour justifier son engagement, l’État s’est toujours appuyé sur deux arguments principaux : la dangerosité supposée des "sectes" ; la prétendue demande sociale contre ces groupes aux croyances et comportements « bizarres ».

Pour le premier argument, en fait, la phobie "antisectes" a été largement orchestrée par les gouvernements successifs qui se sont appuyés sur la peur née des massacres très médiatisés et instrumentalisés.

Rappelons en passant que l’affaire du massacre de l’Ordre du temple solaire (OTS) n’a toujours pas été élucidée par la justice plus de 20 ans après. On ne sait toujours pas exactement ce qui s’est passé. Cela n’a pas empêché les "antisectes" d’utiliser ce drame pour faire passer la question des "sectes" d’une affaire privée, ne concernant que quelques familles, à une préoccupation majeure pour la société toute entière.

Les associations de défense de la famille spécialisées contre les « sectes » (Unadfi, CCMM) ont été rapidement et de plus en plus aidées financièrement et politiquement jusqu’à être reconnues d’utilité publique. Elles peuvent porter une affaire devant les tribunaux sans avoir besoin de l’accord de la « victime ». A tel point qu’elles peuvent déclencher des procédures pour défendre des « victimes » qui ne se reconnaissent pourtant pas comme telles !

Le sale boulot

D’ailleurs, ces associations, qui vivent de l’argent public, représentent moins les potentielles victimes que des personnes engagées contre les sectes comme on peut s’engager pour la défense des droits de l’homme. Certains même, notamment dans les administrations, en ont fait un tremplin pour leur carrière politique car il n’est pas besoin d’être un expert pour réussir sur cette voie.

L’État a donc largement organisé lui-même la demande sociale pour justifier son action répressive. Étienne Ollion écrit : « La présence à côté de l’État d’acteurs associatifs ne posait pas seulement la puissance publique en arbitre impartial et juste positionné au dessus d’intérêts certes légitimes, mais toujours particuliers. Elle permettait tout autant de "faire faire" à d’autres organismes un ensemble d’activités qui faisait l’objet de critiques croissantes ».

Autrement dit, le sale boulot…

Au vu de ces éléments, le chercheur juge « improbable une remise en cause frontale du dispositif français ». Elle serait bien trop coûteuse politiquement et trop de personnes sont mobilisées dans le maillage opiniâtrement tissé et entretenu par l’État depuis plus de vingt ans.

 

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