Enquête Liberté de pensée

12 – Désormais, après l’avoir combattue, l’Eglise profite de la liberté de conscience

Par un de ces renversements spectaculaires et ironiques dont l’histoire est familière, la religion catholique, championne de l’esprit inquisiteur sur de longues périodes de son histoire, a dû se battre à son tour, quand fut votée la séparation de l’Eglise et de l’Etat, pour conserver le droit de s’organiser comme elle l’entendait.

Avec la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat, la France devient laïque. L’accouchement n’est pas sans douleur, car il s’agissait, pour les républicains, d’extirper la conduite de l’Etat du joug clérical alliée des royalistes. C’était l’affrontement entre « les deux France » au cours duquel l'Eglise tenta de résister aux conséquences de la loi, provoquant des émeutes.

Dans certains villages, le préposé aux inventaires est parfois reçu fourche ou fusil à la main. Source : La Petit Journal, mars 1906, collection Roger-Viollet.

Dans certains villages, le préposé aux inventaires est parfois reçu fourche ou fusil à la main.
Source : La Petit Journal, mars 1906, collection Roger-Viollet.

Après la laïcisation de l’enseignement, les républicains s’attaquèrent à la grande affaire de leur programme : la séparation des Eglises et de l’Etat. Au cours des négociations entre les différents acteurs, le pape y compris, des rapprochements se dessinent. Mais les congrégations religieuses sont accusées de vouloir rester dévouées à un « souverain étranger », le pape qui, de son côté, condamne la loi récemment votée.

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Emile Combes, président du Conseil.

Emile Combes, ancien séminariste, franc-maçon, devenu chef du gouvernement et... anticlérical, « fait rejeter les demandes d’autorisation de la grande majorité des congrégations, ferme leurs écoles et finit par interdire l’enseignement (y compris dans l’enseignement privé) à tous les membres des congrégations, qui seront nombreux à s'expatrier »[1].

Deux articles ouvrent la loi de 1905 :

Article premier : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l’ordre public. »

Article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. (...) Pourront toutefois être inscrites aux dits budgets [de l'Etat, des départements et des communes] les dépenses relatives à des exercices d'aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes [présents et futurs] dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons. »

L’Etat met à la disposition des Eglises un immense parc immobilier, entretenu par lui, et financera, au début des années 1920, la construction de la mosquée de Paris.

Le respect de la liberté de conscience, que l’Eglise voyait en horreur il y a seulement quelques années, est désormais la base de la République. L’Eglise va en profiter pleinement.

« A chaque étape, le Conseil d’Etat, qui eut à interpréter la loi de 1905, le fit dans un sens libéral, assurant le droit des Eglises à s’organiser comme elles l’entendaient. La liberté de pensée, considérée comme hérétique quelques années plus tôt, devenait soudain un principe hautement revendicable... Car la loi associe désormais le principe de la liberté de conscience et celui du libre exercice des cultes. Une des premières complications auxquelles la République a été confrontée fut celle des processions en dehors des lieux de culte. « Pas de défilés religieux dans l’espace public ! » clameront nombre de maires. Entre 1906 et 1930, 139 arrêtés municipaux pris en ce sens firent l’objet d’un recours. Dans 136 cas, ces arrêtés furent cassés... »[2]

Cette séparation entre les églises et l’Etat a été également bénéfique aux premières dans le sens où l’Etat se refusait d’intervenir dans l’organisation interne des communautés religieuses. Elles ne sont pas tenues de respecter des règles démocratiques qui, au contraire, sont impératives dans d’autres groupes.

Le climat finit par s’apaiser. Les « deux France » se donnent la main. Et les démocrates-chrétiens, en 1946, votent avec les communistes et les socialistes la Constitution, dont l’article premier stipule : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ».

« Les sectes, salutaires pour la religion »

Benjamin Constant.

Benjamin Constant.

Benjamin Constant, écrivain et homme politique (1767-1830), est l’un des principaux théoriciens français du libéralisme politique. Dans son œuvre maîtresse ("Principes de politique") , il a rédigé, dans une section traitant de la liberté religieuse, un chapitre intitulé « De la multiplicité des sectes ». Pour lui, plutôt que s’en plaindre ou de les combattre, les pouvoirs devraient se féliciter de l’existence d’une pluralité de "sectes". Car c’est le moyen d’éviter le monopole sur les esprits d’une seule religion, d’empêcher l’encroûtement et le dévoiement de celle-ci , et de limiter l’influence de ces sectes par la concurrence qui ne peut manquer de les mettre en compétition.

« Cette multiplicité des sectes dont on s’épouvante, écrit-il, est ce qu’il y a pour la religion de plus salutaire. Elle fait que la religion ne cesse pas d’être un sentiment, pour devenir une simple forme, une habitude presque mécanique. (…) Je ne sais quels peuples mogols, astreints par leur culte à des prières fréquentes, se sont persuadés que ce qu’il y avait d’agréable aux dieux dans les prières c'était que l’air frappé par le mouvement des lèvres, leur prouvât sans cesse que l’homme s’occupait d’eux.

En conséquence, ces peuples ont inventé de petits moulins à prières qui, agitant l’air d'une certaine façon, entretiennent perpétuellement le mouvement désiré et, pendant que ces moulins tournent, chacun persuadé que les dieux sont satisfaits, vaque sans inquiétude à ses affaires ou à ses plaisirs. La religion, chez plus d’une nation européenne m’a rappelé souvent les petits moulins des peuples mogols.»

Pour lui, « si la naissance des sectes (…) a presque toujours été marquée par des troubles et par des malheurs, c’est que l’autorité s’en est mêlée ». En s’opposant à la multiplication des sectes, les gouvernements méconnaissent leurs propres intérêts. Quand les sectes sont très nombreuses dans un pays, elles se contiennent mutuellement et dispensent le souverain de transiger avec aucune d’elles pour les contenir. Quand il n’y a qu’une secte dominante, le pouvoir est obligé de recourir à mille moyens pour n’avoir rien à en craindre ».

[1] Aux origines des controverses sur la laïcité, Alain Gresh, Le Monde Diplomatique, le 12/11/2003.

[2] Ibid.

> A suivre :

13 - L’Eglise catholique : des principes que la Miviludes pourrait classer "dérives sectaires"

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