10 – La foi contre la raison versus la foi en la raison

L’Eglise opposait la foi catholique, expression selon elle de la perfection de Dieu, à la faillibilité de la raison humaine. C’est pourquoi elle a combattu la liberté de la presse.

Armoirie du pape Grégoire XVI, auteur de l'encyclique Mirari vos.

Armoiries du pape Grégoire XVI, auteur de l'encyclique Mirari vos qui condamne les libertés de conscience et de la presse.

L’encyclique papale Mirari vos s’achève sur cette exhortation : « Tirez le glaive de l’esprit, qui est la parole de Dieu, et donnez la nourriture à ceux qui ont faim de la justice. Choisis pour cultiver avec soin la vigne du Seigneur, n’agissez que dans ce but et travaillez tous ensemble à arracher toute racine amère du champ qui vous a été confié, à y étouffer toute semence de vices et à y faire croître une heureuse moisson de vertus. Embrassez avec une affection toute paternelle ceux surtout qui appliquent spécialement leur esprit aux sciences sacrées et aux questions philosophiques : exhortez-les et amenez-les à ne pas s’écarter des sentiers de la vérité pour courir dans la voie des impies, en s’appuyant imprudemment sur les seules forces de leur raison. Qu’ils se souviennent que c’est "Dieu qui conduit dans les routes de la vérité et qui perfectionne les sages", et qu’on ne peut, sans Dieu, apprendre à connaître Dieu, le Dieu qui, par son Verbe, enseigne aux hommes à le connaître. C’est à l’homme superbe, ou plutôt à l’insensé de peser dans des balances humaines les mystères de la foi, qui sont au-dessus de tout sens humain, et de mettre sa confiance dans une raison qui, par la condition même de la nature de l’homme, est faible et débile. »

 

Faciliter l’accès de l’homme au divin

 

Le ton du texte devient plus humain : il n’est plus question d’armes métalliques mais du « glaive de l’esprit ». On rentre ici sur le plan de l’argumentation, de la persuasion. Et on conclut par ces affirmations que c’est « Dieu qui conduit dans les routes de la vérité » et que c’est folie que de prétendre « peser dans des balances humaines les mystères de la foi, qui sont au-dessus de tout sens humain », car « la raison (humaine) est faible et débile ».

Cette pensée est encore partagée aujourd’hui, nous semble-t-il, par nombre de croyants. Elle oppose de façon irréductible Dieu et la raison humaine. Le parfait et l’imparfait. Cette antinomie est cœur de nombreuses polémiques modernes, pas seulement entre les croyants et les athées ou les agnostiques, mais aussi entre les croyants eux-mêmes.

Car on peut imaginer aussi, comme le fit par exemple Spinoza et les philosophes allemands des Lumières, que la raison ait été donnée par Dieu pour faciliter l’accès de l’homme… au divin. Elle est alors parfaite dans le sens de “adaptée à produire son effet”, comme toute la Création, d’ailleurs.

Que la raison soit, dans cette hypothèse, l’outil exclusif pour ce cheminement de l’homme vers l'Absolu, cela reste discutable. En revanche, qu’elle soit l’un des outils dont l’homme dispose, il est possible de l’admettre.

La lutte pour la liberté de la presse

Areopagitica_bridwell

L'Areopagitica de John Milton est le document fondateur de la défense de la liberté de la presse.

La lutte pour la liberté de penser est liée à la lutte pour la liberté d’expression et contre la propension des pouvoirs (politiques ou religieux) à interdire ou contrôler l’expression publique de cette pensée. En France, une ordonnance royale du 10 septembre 1653 interdit les publications sans autorisation « sous peine d’être pendu et étranglé ». Descartes dut s’enfuir à l’étranger pour pouvoir écrire librement (et encore !).

En Angleterre, John Milton, dans son adresse au Parlement Aeropagitica ou de la liberté de la presse (1644), revendique la liberté d’imprimer et condamnait la censure : «Donnez-moi la liberté de connaître, de dire et d'argumenter librement selon la conscience, au dessus de toutes les autres libertés ».

A sa suite, de nombreux penseurs se sont illustrés pour ce droit, comme Locke, Kant, les Encyclopédistes (Diderot, Montesquieu, Voltaire). Le Patriote français, quotidien révolutionnaire fondé par Jacques-Pierre Brissot, parut le 6 mai 1789. C’était le premier journal français édité sans autorisation préalable. Il fut interdit dès sa parution et jusqu’au vote de l’article XI de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen instituant notamment la liberté de la presse en août 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Trois ans plus tard, la Commune de Paris mit fin à cette neuve liberté et fit arrêter des journalistes, « empoisonneurs de l’opinion publique ». Certains seront exécutés.

La liberté de la presse est alors suspendue pendant quarante ans. « On rétablit le délit d’opinion, on le punit même de mort, selon l’ancienne tradition. Ière République, Terreur, Directoire, Consulat, Empire, tous enchaînent l’information. L’Empire invente même le premier modèle d’une information totalitaire moderne. »

Le 29 juillet 1881, la IIIème République fit voter la loi sur la liberté de publication et de diffusion, dont l’article Ier affirme : « L’imprimerie et la librairie sont libres ». C’est cette loi qui régit toujours aujourd’hui le droit de l’information et de la communication.

> A suivre :

11 – Hegel : « Ce droit inaliénable de l’homme de se donner ses lois du fond de son coeur »

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